Viandes et cancers : les politiques n’ont (malheureusement) pas servi la cause de la santé publique

Bonjour

Habituellement prompte à réagir à tout ce qui touche à son pré carré  Marisol Touraine est ici restée coite. La ministre de la Santé s’est bien gardée de commenter les dernières informations sur le caractère  cancérogène des viandes « rouges » et « transformées ». Elle n’est pas la seule responsable sanitaire à avoir ainsi observé le silence : la quasi-totalité des agences et institutions spécialisées dans la sécurité sanitaire alimentaire et la lutte contre le cancer ont fait de même.

Sollicités, comme on l’imagine, par les médias les responsables français ont décliné avec des arguments variables, plus ou moins off – une palette allant de l’ « absence de nouveauté » au refus de critiquer publiquement le travail d’une agence de l’OMS aussi réputée que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

Vache folle

Seule exception gouvernementale : Stéphane Le Foll. Le ministre de l’Agriculture a brisé le silence en déclarant qu’il ne fallait pas « céder à la panique » ; que l’on « pouvait »  et que l’on « devait » manger de la viande, qu’elle soit « rouge » ou « transformée ». Et ce d’autant que les filières françaises de l’élevage sont confrontées aux difficultés que l’on sait. Une initiative qui, près de vingt ans plus tard, n’était pas sans rappeler la crise de la vache folle – une crise internationale dans laquelle l’OMS avait, en vain tenté de jouer un rôle d’expertise et de conseil.

La même OMS est aujourd’hui dépassée par les conséquences de la classification des viandes dans la catégorie des substances cancérogènes comme en témoigne le communiqué qu’elle vient de publier. « La dernière étude du CIRC ne demande pas aux gens d’arrêter de manger les viandes transformées, mais indique que la réduction de la consommation de ces produits peut réduire le risque de cancer colorectal » explique-t-elle, sans rien sur la viande rouge. L’OMS explique encore qu’elle réunira, après les fêtes de fin d’année, son « groupe permanent d’experts qui évaluent régulièrement les liens entre l’alimentation et les maladies ». Ces experts commenceront alors à reprendre l’ensemble du dossier viandes  et, plus tard, formuleront de nouvelles préconisations et recommandations.

Botter en touche

Informer en urgence l’opinion publique ?  Première concernée dans le champ des institutions sanitaires, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a botté en touche. Dans un communiqué de presse daté du 26 octobre elle a expliqué ne pas disposer de la publication du CIRC (publiée le même jour sur le site de The Lancet Oncology) et donc ne pouvoir la commenter.

Cette agence  a aussi expliqué qu’elle avait travaillé le sujet de longue date et émis ses propres recommandations : Dès le 27 octobre l’Institut national du cancer (Inca) faisait de même en recyclant son dossier alimentation :

Le CIRC et le GIEC

Ce refus, politique et institutionnel, de commenter les décisions du CIRC est particulièrement dommageable pour la santé publique. Certes ce nouveau classement, élargi aux viandes, des substances cancérigènes pour l’homme ne peut pas être contesté  – sauf à dénoncer l’ensemble de la méthodologie mise en œuvre par le CIRC. On sait que ce dernier procède à une évaluation lente, internationale et multidisciplinaire de l’ensemble de la bibliographie scientifique de son sujet. De ce point de vue le CIC dans le champ des cancers n’est pas sans faire penser au GIEC dans l’espace climatique. Les deux institutions se rejoignent d’ailleurs sur le terrain de la pollution atmosphérique. C’est dire s’il y avant bien là une occasion politique de rappeler l’essentiel du point de vue de la santé publique.

Marisol Touraine aurait ainsi, sans risquer d’être contredite, se saisir de l’ensemble des travaux du CIRC pour hiérarchiser les menaces et rappeler les priorités de politique de santé publique : les morts prématurées (par cancers colorectaux) liées à des consommations trop importantes de viandes « rouges » ou « transformées » sont en toute hypothèse infiniment moindre que celles directement causées par les cancers bronchiques et pulmonaires induits par la consommation de tabac.

Le journaliste et le boucher

Dans un tel contexte, apolitique, les commentaires médiatiques ont oscillé entre la surprise épouvantée et cette forme particulière du déni qu’est la plaisanterie. Sont ensuite venus les tribunes se nourrissant de cette nouvelle information pour asseoir certaines convictions. Ce fut notamment le cas du chroniqueur gastronomique Périco Légasse et du Yves-Marie Le Bourdonnec, autoproclamé « meilleur boucher de Paris ».  Le premier dans Marianne conteste les travaux du CIRC et vante les mérites de la tradition française ; le second dans Le Point explique que depuis la vache folle son chiffre d’affaires n’a cessé de gonfler. Dans le même temps les porte-parole des mouvements végétariens et végétaliens se réjouissaient de ce pain béni qu’était, pour eux, ce travail scientifique estampillé OMS.

On pourrait comprendre, ici, l’inquiétude des responsables politiques à agir dans le domaine de l’alimentation, généralement tenu pour étant de la sphère privée. Or l’action du politique dans ce domaine ne cesse de prendre de l’ampleur du fait même des liens majeurs qui existe entre l’alimentation et la santé. On ne compte plus, ainsi, les incitations à modifier nos comportements, à varier nos apports et à consommer ceci ou cela avec plus ou moins de modération. Empruntant généralement la voie publicitaire ces actions politique peuvent aussi jouer sur le levier fiscal ; en témoignent les initiatives récurrentes visant à taxer certains produits alimentaires, « sucrés » ou « gras ».

Pastilles de couleurs gustatives

Une nouvelle initiative est en cours qui devrait bientôt voir le jour. Avec l’aval du Haut Conseil de la Santé Publique elle consistera à consteller les emballages des aliments préparés de pastilles de couleurs visant à éclairer les consommateurs. On parle ici d’«information nutritionnelle simplifiée ». Cette mesure est inscrite dans l’article 5 du projet de loi « de modernisation de notre système de santé » sur lequel les députés seront bientôt amenés, en deuxième lecture, à se prononcer.  Il s’agit d’un système à cinq couleurs (vert, jaune, orange, rose fuchsia et rouge) chacune correspondant à un score (mis au point aux Etats-Unis) tenant compte du nombre de calories, de la quantité de sucres simples, d’acides gras saturés, de sel, de fibres, de protéines ainsi que du pourcentage de fruits et de légumes.

L’objectif est « de faciliter le choix du consommateur au regard de l’apport en énergie et en nutriments à son régime alimentaire ». Le même projet de loi (article 5 bis)  dispose que « « la mise à disposition en libre service, payant ou non, de fontaines proposant des boissons avec ajout de sucres ou d’édulcorants de synthèse est interdite en tous lieux ouverts au public ou recevant du public ». Rien n’est explicitement prévu pour les viandes rouges, ni pour les charcuteries.

A demain

Une version de ce texte a initialement été publiée sur Slate.fr : « Viandes cancérogènes: le silence des politiques est mauvais pour la santé »

 

2 réflexions sur “Viandes et cancers : les politiques n’ont (malheureusement) pas servi la cause de la santé publique

    • Bonjour et merci de cette précision. Dont acte. Il est regrettable que cette (bien trop courte) intervention soit demeurée dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
      J.-Y. N.

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