Attentats de Paris. Les cellules d’aide psychologique : des gadgets politiques et médiatiques?

Bonjour

Déjà la polémique. Elle est signée Hélène Romano sur le jeune site The Conversation 1. Hélène Romano est titulaire d’un doctorat en psychopathologie et travaille notamment pour l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Elle est l’auteure, avec Boris Cyrulnik, de « Je suis victime, l’incroyable exploitation du traumatisme » Ed. Ph Duval, 2015. Un ouvrage recensé dans Libération : « Les cellules psys sont devenues un gadget politique ».

« Tout psychiatriser »

A l’évidence Hélène Romano est une personnalité riche, assez souvent présente dans les médias, et passablement dérangeante. Elle estime notamment qu’il ne faut pas « tout psychiatriser ». On l’avait notamment pu l’entendre  en mars dernier au lendemain du crash de l’Airbus de GermanWings : « Andreas Lubitz : l’heure est venue d’écouter le coryphée neurologique et psychiatrique ».

Hélène Romano est aussi une auteure qui se présente ainsi : « Docteur en psychopathologie-HDR, psychothérapeute, référente de la cellule d’urgence médico-psychologique du Val-de-Marne et de la consultation de psychotraumatisme du CHU Henri-Mondor. Expert près les tribunaux, vice-présidente du comité de protection des personnes Ile-de-France IX, elle est aussi chargée de cours auprès de différentes universités, conférencière, et chercheur associée aux laboratoires Inserm U669 et Psy-NCA de Rouen ».

« Psychologue médiatique »

Est-ce trop ? Certains le pensent et ne le supportent plus. A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage Hélène Romano a ainsi été la cible d’une attaque violente et peu banale dans Le Figaro : « Le CV trop clinquant d’une psychologue médiatique » (sur abonnement).  Même causes, mêmes effets. La « psychologue médiatique » récidive aujourd’hui sur The Conversation.  Elle signe un texte qui vaut d’être lu, décrypté, commenté. Le voici :

« Créées il y a dix ans suite aux attentats parisiens de 1995, les Cellules d’Urgences Médico-Psychologiques sont rattachées au SAMU (Service d’aide médicale urgente) et déclenchées suite à des événements traumatiques de nature collective. Elles sont composées d’un mi-temps psychiatre, d’un mi-temps psychologue ou infirmier spécialisé en psychiatrie et d’une équipe de volontaires. Ces interventions d’urgence médico-psychologiques ont été initialement conçues pour des situations potentiellement traumatogènes c’est-à-dire des événements soudains, violents, imprévisibles impliquant la confrontation à la mort pour la personne impliquée (sa propre mort ou celle de proches).

La confrontation au réel de la mort entraîne une annihilation des mécanismes de défense habituels et une incapacité à pouvoir élaborer ce qui est en train d’être subi. Cela peut avoir des conséquences post-traumatiques multiples et difficiles à prévoir, d’où la mise en place, pour les prévenir, de soins psychiques précoces pour les personnes impliquées au même titre que les soins somatiques.

« De multiples dérives »

Mais si leurs objectifs étaient d’apporter une prise en charge médico-psychologique précoce au plus près d’un événement traumatique pour prévenir des troubles post-traumatiques, le constat actuel est celui de multiples dérives : psychiatrisation de réactions pourtant adaptées à des événements critiques ; prises en charge préformatées et standardisées ; contrainte à la verbalisation ; illusion qu’une unique intervention suffira à endiguer tous les risques de troubles post-traumatiques ; déclenchements motivés par des impératifs politiques et des pressions médiatiques bien plus que pour des raisons médico-psychologiques ; intervention de volontaires sans formation spécifique à la psychotraumatologie, voire sans aucune formation psychologique.

L’influence des médias dans la gouvernance a également fait émerger une nouvelle subjectivité dans le traitement de la réalité qui met en lumière de façon presque exclusive un certain type d’événements (les faits traumatiques) tout en passant sous silence d’autres souffrances. Désormais le traumatisme n’est plus laissé aux seuls professionnels de la santé mentale mais s’inscrit dans une exigence sociale de prise en charge, pour apaiser moins la souffrance individuelle des sujets que celle des institutions et d’une société insécure.

« L’instrumentalisation du traumatisme psychique »

Nous sommes, en France, confrontés à une réalité paradoxale : il existe désormais une plus grande reconnaissance de la réalité des blessures psychiques et des conséquences potentiellement causées par un événement traumatique et de l’autre, cette prise en compte systématique conduit à une revendication identitaire collective du fait traumatique et du statut de victime. La reconnaissance sociale et politique du traumatisme psychique a pour pendant le risque de son instrumentalisation politico-médiatique qui conduit inévitablement à maintenir les sujets impliqués dans un état de dépendance, de vulnérabilité et d’assistanat psychique, celui de victime.

Intervenir en urgence auprès de blessés psychiques, c’est être un passeur de sens, et non un objecteur de sens et de conscience. Savoir être « transitionnel », c’est savoir « s’ajuster », rester très humble face à ceux qui ont vécu l’horreur, car leur histoire leur appartient et leur humanité blessée nécessite, pour être pansée, cette capacité d’écoute spécifique et une posture tout aussi contenante qui ne s’impose pas à l’autre, mais qui se met à disposition de cet autre.

Toute personne exposée à un événement traumatique est en droit d’attendre que l’intervenant l’aide et ne la fixe pas dans sa souffrance, voire qu’il crée le traumatisme par le sens que lui, donne à l’événement ou par l’injonction au témoignage. Être « suffisamment là », ni trop éloigné (indifférent, dubitatif, voire rejetant), ni trop présent (intrusif, fasciné, indiscret) est infiniment délicat ; c’est un art, celui d’être attentif à la souffrance de l’autre et disponible sans être contaminé par l’impact psychotraumatique de celle-ci ; autrement dit, avoir une attitude où l’humanité, cette conscience de l’altérité et de toute sa vulnérabilité, sera le référentiel principal : l’art de « l’humanitude ».

« Complexité humaine »

C’est le relais d’un adulte transitionnel qui leur permettra de ne pas se perdre et de redonner du sens à leur histoire ; de les soutenir dans leur restauration psychique ; de les encourager dans leur reprise de confiance et de leur permettre de croire qu’un devenir est encore possible. Pour cela, il ne faut pas les réduire au statut objectifiant de « victime ». Il nous faut donc revenir aux fondements de la complexité humaine et supporter de faire face à la souffrance et à la vulnérabilité du traumatisé pour leur permettre de s’en dégager ; ce qui engage la question du colloque singulier entre celui qui, trop blessé psychiquement, ne pense plus et celui qui va devenir sa matrice psychique, son décrypteur de sens, son tuteur transitionnel.

C’est l’importance donnée à cette altérité, c’est-à-dire à ce lien à l’autre qui reconnaît cet autre dans sa valeur et dans la singularité des épreuves endurées, qui permettra de réinscrire à sa juste place tout impliqué dans une humanité. La réinscription de la souffrance psychique prioritairement dans le champ de la santé mentale et non plus sur la scène sociale est une urgence majeure que l’actualité dramatique de ce 13 novembre vient nous rappeler. »

Stériles passions

Cette polémique naissante sera-t-elle de nature à aider les victimes et leurs proches ? Quelles réactions suscitera-t-elle ? Alimentera-t-elle à nouveau les passions stériles ? Elle est, nous semble-t-il un élément de la problématique que nous exposions sur Slate.fr au lendemain des attentats de Paris quant à la prise en charge collective des phénomènes pathologiques induits par cette tragédie qui n’a pas de réels précédents :  « Bloody Friday»: il va falloir dépasser collectivement les phénomènes de sidération et de tétanisation ».

A demain

1 The Conversation France est financé par l’Institut Universitaire de France, la Conférence des Présidents d’Université, Paris Sciences & Lettres Research University, Sorbonne Paris Cité, l’Université de Lorraine, l’Université Paris Saclay et d’autres institutions membres qui fournissent également un soutien financier. Ce site « croit à la libre circulation des informations ». « Nous utilisons une licence Creative Commons Attribution/Pas de Modification, de sorte que vous pouvez publier nos articles gratuitement, en ligne ou sur papier » expliquent les responsables du site: https://theconversation.com/fr/team

3 réflexions sur “Attentats de Paris. Les cellules d’aide psychologique : des gadgets politiques et médiatiques?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s