John Locke, Zorn, Hans Jonas et Vincent Lambert. La médecine, le soin, les Lumières

Bonjour

Lire par temps de souffrance. Lire pour ne pas désespérer. Voici un bien précieux ouvrage 1 pour les soignants, les soignés et tous ceux qui s’intéressent aux relations entre les premiers et les seconds. Compter 14 euros.

A la page 55, on tombe sur cette phrase : «Supposons que quelqu’un dispose d’un scalpel et d’une vision si aiguisés qu’il soit capable de découvrir la composition secrète et véritable de n’importe quelle partie, et qu’il soit capable d’établir, par le biais d’une démonstration oculaire, que les pores des parenchymes du foie, ou des reins sont ronds ou carrés et que les parties de l’urine et du fiel séparées dans ces organes sont d’une taille et d’une forme correspondant à ces pores, je me demande en quoi cela l’orienterait dans la cure de la jaunisse ou de la rétention d’urine, et en quoi cela avantagerait-il sa méthode ou le guiderait dans la recherche de remèdes idoines ?»

Le rhubarbe et la pariétaire

L’auteur poursuit : «Comment sait-il dans ce cas que la rhubarbe ou la pariétaire possèdent des arêtes aptes à opérer une division du sang en parties distinctes, l’urine d’un côté, le fiel de l’autre, ou qu’elle possède tout autre particule à même de se frayer un passage ? Comment saurait-il adapter les doses, mélanger les simples et prescrire tout cela en suivant une méthode appropriée ?». Ces lignes 2 datent de 1668, elles sont de John Locke (1632-1704). Ceux qui ont croisé le chemin de ce philosophe anglais bien connu, grand précurseur des Lumières, célèbre empiriste (l’expérience est l’origine de la connaissance) et néanmoins à l’origine du libéralisme ignorent généralement qu’il avait commencé par la médecine son parcours philosophique – un parcours entamé à Oxford via la lecture de René Descartes (1596-1650).

Locke fit grand cas du concept de care (qu’il applique à l’art médical lui-même avant de l’appliquer au corps). Locke qui écrit au moment où l’on célèbre les découvertes anatomiques réalisées depuis William Harvey (1578-1657) sur la circulation du sang jusqu’à Francis Glisson (1599-1677) sur la structure du foie. Au moment, aussi, où arrive le microscope et, avec lui, la pénétration possible de l’intimité des composants du corps humain – la «démonstration oculaire» comme complément des acquis de l’autopsie.

Aristote, Balint, Canguilhem, Foucault et Montaigne.

Mieux connaître l’intimité du corps souffrant que l’on se propose de soigner aide-t-il ou non aux soins que l’on apportera ? Vieille question sans cesse renouvelée comme en témoignent aujourd’hui les progrès et les impasses de la biologie et de la génétique moléculaires. S’il reconnaît bien la nécessité de l’anatomie comme guide pratique pour les opérations chirurgicales, Locke met en revanche en question ses ambitions spéculatives, écrit la philosophe Claire Grignon (Université Paris IV Sorbonne) dans notre précieux ouvrage. «Considérer que l’anatomie pourrait nous faire accéder à la structure des corps et à la composition de ses parties les plus infimes (le projet de l’ »anatomie subtile »), c’est certes satisfaire les ambitions dogmatiques de l’entendement. Mais, il faut se demander s’il y a là un moyen adapté à la fin recherchée : guérir les maladies, soulager la douleur des malades, leur permettre de retrouver leurs occupations ordinaires.» Où l’on voit que la réflexion de Locke n’a cessé de gagner en actualité. Où l’on voit, aussi, que le pragmatisme britannique est toujours une solution face aux impasses structurelles du Vieux Continent.

John Locke voisine ici avec Aristote, Balint, Canguilhem, Foucault et Montaigne. Ils sont rejoints par Ricœur, Sacks, Jonas, Levinas, Tolstoï, Zorn et Hippocrate. Médecins ou pas tous, classiques, ont écrit sur le soin. Et leurs textes sont cursivement commentés et mis en perspective. Leurs innombrables lumières nous sont ainsi mieux exposées. On y retrouve notamment un texte du philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) sur le respect dû à la personne en état de mort cérébrale. A partir de quel moment les soins doivent-ils s’interrompre ? Quelles sont les frontières entre le soin et la thérapeutique ? L’hydratation est-elle d’un côté ou de l’autre ? Et la nutrition ? Si nourrir est une thérapeutique, faut-il arrêter d’alimenter pour ne pas être accusé d’obstination thérapeutique ?

« Je suis jeune et riche et cultivé… »

Ce sont là des questions qui, en France, sont soulevées au travers de la tragiquement exemplaire affaire Vincent Lambert. Ce sont aussi des questions auxquelles le législateur croit être en mesure d’apporter des réponses à graver dans le marbre. Reste à savoir quel marbre. «Nous ne savons pas avec certitude où est la limite entre la vie et la mort, écrit Hans Jonas.3 Et une définition ne peut remplacer un savoir. En outre, nous avons assez de raisons de croire que l’état d’un comateux assisté artificiellement est toujours un état de vie, si réduit soit-il, c’est-à-dire que nous avons assez de raisons pour mettre en doute que même en l’absence de fonctionnement du cerveau, il soit tout à fait mort. Dans cette situation frontière d’ignorance et de doute, la seule direction à prendre est de revenir en arrière, du côté de la vie probable.»

Après cette réflexion philosophique venue d’Allemagne, notre précieux ouvrage s’entrouvre sur le célèbre «Mars» de Fritz Zorn (1944-1976). «Mars. Je suis jeune et riche et cultivé, et je suis malheureux, névrosé et seul». Le commentaire est de Jean-Marie Mouillie, maître de conférences en philosophie (Faculté de médecine d’Angers). Il a pour titre «De la maladie au soin de soi». La question est simple : peut-on trouver du sens à ce qui n’en a pas ?

A demain

 1 «Les classiques du soin», sous la direction de Céline Lefève, Lazare Benaroyo et Frédéric Worms. PUF 2015, 14 euros

2 John Locke, Anatomia (1668, 31v-32r, dans Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical (1666-1670), ed. Et trad. C. Crignon, Paris, Classiques Garnier, 2016 – traduction à paraître à partir de la transcription réalisée par Peter R. Ansey du manuscrit conservé aux archives nationales de Kex (Londres). .

3 Jonas H.. «A contre-courant : quelques réflexions sur la définition de la mort et sa redéfinition», dans Essais philosophiques. Du credo ancien à l’homme technologique 2013

Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : Rev Med Suisse 2015;2138-2139

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