Attentats de Paris : les résultats toxicologiques des terroristes seront-ils rendus publics ?

 

Bonjour

Depuis les attentats terroristes de Paris chacun peut apprécier la parfaite maîtrise dont fait preuve François Molins. Le procureur de la République de Paris informe à échéance rapprochée de l’état d’avancement des enquêtes en cours. Informations précises. Aucun pathos. Aucune question partant aucune polémique. François Molins connait son sujet 1. Mohamed Merah en 2012,  Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes en janvier dernier,  le Thalys en août : c’est lui qui communiquait.

Pour autant l’indépendance, la clarté, la maîtrise du sujet n’imposent en rien l’exhaustivité. Et la question se posera bientôt ouvertement de la communication (ou non) des résultats des examens toxicologiques pratiqués sur les corps des terroristes.  Sans soute se pose-t-elle déjà puisque ces examens ont été pratiqué et que les progrès de la biologie font que les résultats sont désormais obtenus (et validés) en quelques jours par les équipes de médecine légale et de police scientifique.

Mort violente

« En matière de mort violente et de suicide  il n’existe pas de méthodologie spécifique, explique à slate.fr le Pr Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne). Il s’agit de fournir le maximum d’information aux enquêteurs, au procureur et à la justice. En ce qui concerne les attentats terroristes, nos pratiques sont identiques, hormis le fait que les investigations doivent être les plus complètes possible. C’est tout particulièrement vrai en matière de balistique lésionnelle mais aussi de toxicologie. »

Ces investigations toxicologiques sont possibles même en cas de très grandes difficultés – comme dans le cas d’Andreas Lubitz, le pilote suicidaire de la Germanwings. « Habituellement nous travaillons sur des liquides biologiques facile à récupérer, qu’il s’agisse du sang, des urines, de la bile ou, dans l’œil, de humeur vitrée, précise le Pr Mangin. Toutefois lorsque les corps des victimes ou des agresseurs sont très mutilés, les analyses toxicologiques sont toujours possibles sur des fragments d’organes, de muscles, voire d’os. Nous procédons en outre à l’analyse de cheveux pour contrôler le caractère aigu ou chronique de la consommation de produits toxiques que nous pouvons identifier. Et nous n’oublions pas, non plus, de doubler notre contrôle d’un examen des empreintes génétiques pour être certains que le fragment de tissu analysé provient bien de la même personne. »

Analyses extensives

En d’autres termes le caractère « multi-fragmenté » des corps n’est en rien un obstacle au travail toxicologique. Ce dernier est un chapitre essentiel de la médecine légale : il permet notamment de situer de manière objective  les consommations de psychotropes précédant, ou non, le passage à l’acte suicidaire.  « En principe, des investigations complémentaires doivent être demandées par l’autorité judiciaire, mais le plus souvent cette autorité  se base sur les propositions du médecin légiste, souligne le Pr Mangin.  Je peux imaginer que dans le cas des attentats de Paris, le ministère public n’aura pas fait opposition à des analyses extensives au vu la nature des faits. »

Khat et Captagon

Quel est alors le champ des investigations ? « D’une manière générale, l’expertise toxicologique recherche la présence de médicaments, notamment psychotropes, de stupéfiants, et des toxiques usuels, en plus de l’alcool, explique le Pr Mangin. Dans le cas présent, il serait utile de rechercher notamment les substances qui pourraient être de nature à stimuler ou à exciter les agresseurs. Le pense tout particulièrement  aux amphétamines et à leurs très nombreux dérivés. Il y a encore les dérivés du khat (méphédrone et autres), sans oublier les stéroïdes anabolisants (dérivés de la testostérone) en raison de leur potentialité à augmenter l’agressivité. »

Le Pr Mangin souligne encore qu’en Suisse comme en France les résultats des expertises médico-légales sont uniquement destinés à l’autorité judiciaire qui les a ordonnés. Partant, cette dernière est libre de les rendre publics ou pas. Depuis quelques jours diverses informations circulent à nouveau sur la prise de  Captagon -fénéthylline par les djihadistes auteurs d’attentats terroristes. Il s’agit ici d’une amphétamine voisine du Maxiton. Ces spécialités pharmaceutiques ont été interdites en France à la fin des années 1970 du fait de leur consommation détournée (cyclistes, étudiants) et de leur toxicité.

Amphétamines

« Le Captagon est une molécule qui excite les sens, limite la fatigue, inhibe le stress. Ce n’est cependant en aucun cas d’une molécule que l’on donne pour aller faire la guerre comme on a pu le lire ici ou là, a déclaré au site Medscape France  le Pr Amine Benyamina (département de psychiatrie et d’addictologie, Hôpitaux Universitaires Paris-Sud). Des molécules analogues se retrouvent d’ailleurs aussi bien dans certaines soirées parisiennes. Le captagon n’est d’ailleurs pas la seule molécule envisageable pour accomplir des actes terroristes. On peut aussi parfaitement prendre des benzodiazépines ».

«  Le Captagon est métabolisé dans l’organisme en amphétamine et en théophylline, a expliqué Jean-Pol Tassin  neurobiologiste de l’addiction ‘Inserm) au Quotidien du Médecin. Et comme pour toute amphétamine, la vigilance est accrue et on a l’impression d’être le meilleur. Les performances physiques sont dopées, le rythme cardiaque s’accélère et les muscles et le cerveau fonctionnent à plein, avec un taux de glucose augmenté.  La durée d’action, certes plus longue que la cocaïne reste assez courte malgré tout, de soixante minutes, jusqu’à deux heures pour les plus fortes doses ?  Ce qui pourrait expliquer le changement de personnalité des terroristes rapporté par les témoins, qui devenaient « un peu plus normaux » au fur et à mesure de l’assaut au Bataclan ».

Mieux comprendre

« Mais la molécule ne sera que la touche finale, fait valoir le Pr Benyamina. L’essentiel est le travail de sape de longue haleine entrepris par des recruteurs sur une jeunesse caractérisée par une volonté de s’éprouver et un faible évitement du danger. A quoi s’ajoutent des dispositions personnelles et une adhésion idéologique ; car sur la vaste population touchée par le net et les prédicateurs, il n’y a certainement que très peu de candidats ». Pour ce psychiatre, membre du comité scientifique de SOS Addictions, la substance, quelle qu’en soit le nom et la nature présente  un potentiel intérêt non négligeable en contexte terroriste. Outre ses effets biologiques intrinsèques, elle fait lien avec l’histoire de la secte des assassins terroristes.

Lors de la séance de questions à l’Assemblée nationale le Premier ministre Manuel Valls a, le 25 novembre, insisté sur le fait qu’ « aucune excuse sociale, sociologique et culturelle » ne devait être cherchée au terrorisme après les attentats de Paris. En toute hypothèse la publication des résultats toxicologiques n’aiderait  en rien à excuser. Elle permettrait toutefois de mieux éclairer, de mieux comprendre, les circonstances de ces assassinats.

A demain

1 Sur ce thème, se reporter à l’article de Vincent Glad, sur Slate.fr : « Pourquoi les journalistes idolâtrent le procureur Molins »

Ce texte a initialement été publié sur Slate.fr : « Les analyses toxicologiques des corps des terroristes font aussi partie de l’enquête »

 

 

 

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