La politique c’est, aussi, le sucre et le tabac. Comment avons-nous pu en arriver là ?

Bonjour

Cop 21 : au Bourget on a tout démonté, les tréteaux sont pliés, les politiques repartis sous d’autres cieux. L’accord est « historique ». Le sera-t-il encore demain ? Pour notre part nous retenons cette interrogation d’une jeune chercheuse. C’était lors de la session co-organisée par Antoine Flahault (Université de Genève, Centre Virchow-Villermé) et qui traitait notamment de la couverture médiatique du réchauffement climatique. On avait convié de « jeunes chercheurs ». Brillants, méritants. Parmi eux Soledad Cuevas, doctorante à la London School of Hygiene and Tropical Medecine après des études d’économie à la Barcelonea Graduate School of Economics.

A la fin de sa présentation elle fit, publiquement, une confidence. Qu’allait-elle faire de sa vie, elle qui s’intéresse aux déterminants économiques et politiques de l’évolution de l’environnement, de notre alimentation, de notre santé ? Continuer à chercher ou basculer dans le militantisme ? La question vaut, selon nous, pour le journalisme – et il n’est pas certain que notre point de vue soit partagé par des confrères qui, ne traitant plus que de l’environnement, sont devenus d’étranges militants. On lira, sur ce thème, la troublante confession publique de Frédéric Martel sur Slate.fr : « La COP21 m’a définitivement converti à l’écologie ». Qu’est-ce qu’un journaliste converti ?

Le bruit des scies et des tambours

Fin des élections régionales 2015. Soirée télévisée surréaliste. Le Front national est bredouille mais le bouillonnement est bel et bien là (Front national toujours en tête à La Chapelle-sur-Loire). « Nous avons entendu le désarroi des Français » disent en boucle des politiques désemparés. « Il faut réinventer la politique » assurent les mêmes. « Nous devons nous rajeunir » disent les moins âgés d’entre eux. On entend déjà, sous le bouillonement,  les tambours du renouvellement et la scie des chaises musicales gouvernementales.

Faire de la politique autrement ? « Réparer les vivants » (François Hollande) ? Ce serait, notamment, élargir le champ de l’action politique, faire le lien avec l’environnement bien au-delà du seul discours des tenants actuels, déjà âgés, de l’écologie représentée dans la sphère politique.  Et commencer par la lecture du point de vue étonnant que vient de publier le site The Conversation : « Une histoire du sucre, ce produit inutile que nous chérissons ». Ce texte est signé Mark Horton (professor in Archaeology, University of Bristol), Alexander Bentley (professor and Chair of Comparative Cultural Studies, University of Houston) et Philip Langton (Senior Teaching Fellow in Physiology, University of Bristol).

Extraits:

« Il n’y a, semble-t-il, aucun autre produit qui mobilise autant de terres à la surface du globe avec si peu d’avantages pour l’humanité : il s’agit du sucre. Selon les derniers chiffres connus, le sucre de canne constitue la troisième récolte mondiale la plus rentable après les céréales et le riz, elle occupe 26 942 686 hectares de terrain de notre planète. Son principal bilan, compte non tenu des profits commerciaux : une crise mondiale de santé publique qui a mis des siècles à se constituer.

L’épidémie d’obésité – avec le cortège de maladies qui l’accompagnent, dont le cancer, les démences, les maladies cardiaques, le diabète – a envahi chaque pays où les hydrates de carbone à base de sucre ont fini par dominer toute l’économie de l’alimentation. Ainsi, à l’heure d’aujourd’hui, il est utile de se projeter en arrière et de se pencher sur l’histoire ancienne du sucre pour comprendre comment il s’est développé au point de représenter une menace imminente pour nos paysages, nos sociétés et notre santé. »

Un à deux millions de morts

« Cet aliment dont personne n’avait besoin mais que tous convoitaient a été un élément de la modernité émergente. Il y avait une énorme demande de main-d’œuvre pour exploiter les plantations massives de canne à sucre au Brésil et dans les Caraïbes. Le trafic d’esclaves transatlantique a répondu à ce besoin. Il en résulta l’envoi de 12 570 000 êtres humains d’Afrique vers les Amériques entre 1501 et 1867. Les taux de mortalité pouvaient atteindre jusqu’à 25 % à chaque voyage. D’un à deux millions d’êtres humains morts lors des voyages ont pu être jetés par-dessus bord.

Bien entendu, il fallait des marchandises comme le cuivre, le laiton, le rhum, le textile, le tabac et les armes pour acheter des esclaves aux chefferies africaines. Ces produits d’échange, on se les procurait grâce au développement de la production industrielle, sensible surtout dans les Midlands et le sud-ouest de l’Angleterre. Les origines de la banque et de l’assurance moderne remontent ainsi au XVIIIe siècle avec ce système économique atlantique. »

Sucre, tabac et énergies fossiles

« L’histoire du sucre et celle du tabac se ressemblent de bien des façons. L’un et l’autre ont été produits par le travail d’esclaves ; ils ont, à l’origine, été décrétés bons pour la santé. Et même si le sucre et le tabac ont des origines anciennes, ce fut leur soudaine consommation de masse depuis le milieu du XVIIe siècle qui a engendré les risques sanitaires auxquels nous les associons aujourd’hui.

L’idée d’« épidémie industrielle » de maladies non contagieuses, due à la course au profit des grandes compagnies, se vérifie à la fois pour le tabac et pour le sucre. Tandis que le tabac est largement reconnu comme une substance addictive, le sucre peut également entraîner des réponses comportementales, indissociable de l’addiction.

Emprises

« Mais au XXIe siècle, son emprise est plus forte que d’autres fléaux comme le tabac ou même l’alcool. Le sucre n’est pas seulement répandu partout – il est potentiellement responsable d’à peu près 20 % du contenu calorique de l’alimentation moderne – mais il occupe aussi une place centrale dans l’économie universelle et dans notre héritage culturel.

 «  Peut-être ferait-on une meilleure comparaison avec notre dépendance aux énergies fossiles. Celle-ci n’est pas seulement un vice ou une mauvaise habitude : elle se situe au cœur même de notre mode de vie et du contexte géographique et politique des territoires d’où elle provient. De la même façon, l’avènement du sucre a constitué une clef pour le commerce mondial et le développement socio-économique, pour l’esclavage et la diaspora africaine, pour les normes culturelles modernes. »

SOS Addictions

Sucre et tabac : deux substances réunies sous l’œil de bien des médecins et, tout particulièrement sous celui, éminemment politique, de l’addictologue. Deux substances omniprésentes dans les immenses calorifères de nos systèmes économiques, les gondoles sans fin de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Deux poisons (l’un sans discussion, l’autre relatif)  aux origines de l’assuétude. C’est là une lecture globale que le politique ne veut pas faire. Du moins pour l’heure.

On espère que Soledad Cuevas lira The Conversation. Et qu’elle continuera à chercher.

A demain

 

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