Suicide à l’hôpital Georges-Pompidou : l’affaire prend des dimensions sans précédent à l’AP-HP

Bonjour

Une affaire sans précédent. Dépasser l’émotion. Tenter de comprendre. Remettre dans le contexte. Avec, en ligne, cette question : comment le suicide, par défenestration, du Pr Jean-Louis Megnien, 54 ans, cardiologue à l’Hôpital Européen Georges-Pompidou (HEGP), sera-t-il lu par l’institution hospitalière parisienne et, au-delà, par le ministère de la Santé. A quelle échelle cette lecture doit-elle, judiciairement, politiquement, éthiquement, être faite ?

Une semaine après la mort du Pr Jean-Louis Megnien, et alors que l’émotion demeure très vive dans le monde médical et soignant,  la situation apparaît d’une particulière complexité.  Il y a, bien sûr, l’enquête de police, en cours. Sur quoi débouchera-t-elle ? Quelles suites lui donnera-t-on ? Mais cette enquête n’est pas la seule.

1 Analyse du suicide.

Martin Hirsch, directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a, dès le lendemain de la mort, annoncé publiquement qu’il avait saisi la « commission d’analyse des suicides ». Objectif : « analyser l’environnement professionnel pour déterminer s’il existe des éléments qui peuvent avoir contribué à la situation de détresse, ou des faiblesses dans la protection que doit pouvoir offrir le milieu professionnel ». Comment une telle commission est-elle composée ? Comment œuvre-t-elle au sein même d’un milieu hospitalier qui, par définition, est composé de professionnels des situations de détresse et de la protection qu’elles réclament. C’est là, à l’évidence, un exercice à haut risque, une terrible mise en abyme.

Le 7 juin2013 un CHSCT central « relatif à la prévention du risque suicidaire » s’était tenu  en présence de Mireille Faugère, alors  directrice générale de l’AP-HP. Compte-rendu :

« Cette réunion s’inscrit dans le cadre d’un travail engagé par l’AP-HP depuis plusieurs années, avec les représentants du personnel au CHSCT central. Dès 2001, devant les risques psychosociaux et en particulier le drame que représente le suicide pour les familles et les collègues de travail, l’AP-HP a mis en place un dispositif central de consultations assurées par deux psychologues cliniciens. En 2010, l’AP-HP a complété ce dispositif avec un plan de prévention des risques psychosociaux associant des représentants du personnel, membres du CHSCT central et des professionnels des sites.

 Ce plan vise le développement de démarches d’évaluation des risques psychosociaux et la mise en place de mesures de préventions privilégiant l’amélioration du milieu de travail. Le CHSCT qui s’est tenu ce matin a permis de faire le point sur les mesures existantes. A l’issue de la séance, Mireille Faugère, directrice générale de l’AP-HP a proposé aux représentants des organisations syndicales la mise en place d’une cellule centrale de prévention et d’analyse des suicides et des tentatives de suicide à composition paritaire. Cette cellule se réunira tous les trimestres et après chaque suicide. En fonction du lieu et de la nature des évènements, la cellule peut s’adjoindre les compétences d’experts susceptibles de l’aider dans ses missions.

 L’objectif de l’AP-HP est de promouvoir une démarche transparente et harmonisée, respectueuse des agents et des équipes concernés. Pour Christian Poimboeuf, directeur des ressources humaines de l’AP-HP « Cette cellule complète le dispositif existant sur la prévention des suicides et des tentatives de suicides, avec entre autres des analyses approfondies des situations de travail, réalisées conjointement avec les organisations syndicales»  Mireille Faugère a tenu à rappeler le caractère exceptionnel du travail des professionnels de l’AP-HP, en soulignant les conditions parfois difficiles dans lesquelles ils exercent leurs missions.  »

2 La deuxième commission composée de trois personnalités. La complexité a gagné d’un degré avec la décision prise par Martin Hirsch (avec « le doyen de la faculté de médecine ») de « missionner une commission constituée e trois personnalités ». Au-delà des circonstances immédiates du drame « d’élargir la réflexion à une analyse du contexte et des dysfonctionnements plus larges dont cet événement tragique, et les réactions qu’il suscite, peuvent être le révélateur ».

Le directeur général de l’AP-HP fait part de sa décision dans un courrier adressé le 24 décembre aux personnels de l’Hôpital Européen Georges-Pompidou : voir ici. Les trois personnalités missionnées ont été choisies à l’extérieur de l’établissement touché. Objectif : « procéder à une mise à plat des sujets conflictuels dans l’établissement, des problématiques mal résolues, de tous les éléments de contexte d’un hôpital qui a connu plusieurs crises au cour des dernières années ». Où l’on sent poindre comme une ombre de relation de causalité.

Aucune précision n’est donnée quant aux critères qui ont présidé au choix des personnalités. Il s’agit, in fine : du Pr Didier Houssin actuellement consultant, ancien Directeur Général de la Santé, ancien de l’AP-HP ; de Marie-Sophie Desaulle qui a exercé des fonctions de direction à l’AP-HP jusqu’en 2004 avant de diriger une Agence Régionale de Santé ; du Pr Patrick Hardy , psychiatre à l’hôpital Bicêtre (AP-HP).

3 Le message du Pr Loïc Capron, président de la CME de l’AP-HP à ses confrères. Ce document a été diffusé dans l’après-midi du 24 décembre par la direction de la communication de l’AP-HP :

« Le suicide de notre collègue Jean-Louis Megnien, PU-PH de thérapeutique, jeudi dernier, à l’Hôpital européen Georges-Pompidou, nous a tous saisis de stupeur. Il impose non seulement le recueillement et la compassion, mais aussi des interrogations sur la manière dont notre communauté médicale assure sa mission de solidarité et d’écoute, car Jean-Louis avait depuis longtemps sollicité notre aide. Il s’agit de comprendre et non pas de fustiger, comme certains croient bon de le faire.

 Une enquête judiciaire est ouverte pour examiner les responsabilités dans une plainte pour harcèlement moral. Je répondrai à toutes les interrogations qu’elle me soumettra. Sachez bien que notre CME n’est pas restée inactive. De l’automne 2013 au printemps 2014, le groupe mené par le Pr Béatrice Crickx, ainsi que moi-même et deux collègues de l’HEGP (les P rs Michel Desnos et Christian Jacquot), avons rencontré Jean-Louis et cherché avec lui des solutions pour remédier à sa souffrance au travail. Celle que nous avons mise au point avec lui consistait à l’extraire du CMPCV (centre de prévention des maladies cardiovasculaires) pour lui donner la possibilité d’exercer sa spécialité dans une structure rattachée au département de cardiologie.

 Dans le dernier message que j’ai reçu de lui, le 9 septembre 2014, Jean-Louis annonçait concevoir un projet axé sur le risque cardiovasculaire chez les malades obèses traités par chirurgie bariatrique à l’HEGP. Je n’en ai plus eu de nouvelles depuis. L’implantation d’une unité de médecine métabolique dans cet hôpital aurait pourtant pu lui donner l’occasion d’une réinsertion fructueuse.

 Hier, avec ma pleine approbation, notre directeur général, M. Martin Hirsch, a annoncé la création d’une commission réunissant deux médecins (les Prs Didier Houssin et Patrick Hardy) et une ancienne directrice d’ARS (Mme Marie-Sophie Dessaule) pour mettre à plat les sujets conflictuels qui se sont développés au sein de l’HEGP. Comme j’ai dit plus haut, une enquête judiciaire fera la lumière sur les différends médicaux qui ont pu contribuer au suicide de Jean-Louis. Mon espoir est que nous parvenions à des solutions pérennes pour résoudre ces conflits en amont, et pour mettre en place une direction des ressources humaines médicales mieux structurée et dotée de plus de moyens qu’elle n’est aujourd’hui. »

4 L’appel à une enquête de l’Inspection Générale des Affaires sociales. L’annonce de la création de la commission de trois personnalités a suscité de nouvelles interrogations quant à la volonté de la direction générale de faire toute la lumière – notamment après l’alerte médicale circonstanciée adressée aux principaux responsables administratifs dès la fin 2014.

Une nouvelle fois c’est le Pr Bernard Granger qui monte en ligne. Le Pr Bernard Granger est  responsable de l’unité psychiatrique de l’hôpital Tarnier, membre de la commission médicale d’établissement (CME) et du CHSCT central.  Il vient de s’adresser à Martin Hirsch dans un courrier rendu public et dont nous donnons les principaux extraits :

 « (…) Pour enquêter sur les nombreuses affaires qui ont troublé la sérénité de l’HEGP, vous avez mis sur pied une commission composées de trois personnes exerçant pour deux d’entre elles et ayant exercé pour la troisième au sein de notre institution.

 « La ministre de la santé avait souhaité une commission extérieure et indépendante. Ce n’est malheureusement pas le cas et c’est une nouvelle offense à la mémoire de Jean-Louis Megnien. Seule une enquête de l’Inspection générale des affaires sociales peut garantir une telle indépendance, par des inspecteurs généraux qui ont des moyens d’investigation étendus, moyens que n’ont pas les trois « personnalités » non indépendantes que vous avez désignées.

 « Vous n’avez pas hésité à demander une enquête de l’Igas à l’encontre du service de chirurgie réparatrice de ce même hôpital à la suite de faits sans commune mesure avec le suicide d’un PU-PH sur son lieu de travail et dont tout laisse à penser qu’il a été victime d’un harcèlement moral. (…).»

Ainsi l’affaire s’envenime, prend de l’ampleur et une dimension politique inédite. Citée comme elle l’est par le Pr Bernard Granger dans ce nouveau courrier, Marisol Touraine se retrouve dans une situation délicate. Pourra-t-elle garder le silence ? La CME de l’AP-HP souhaite-t-elle une enquête de l’Igas? Une affaire sans précédent.

A demain

5 réflexions sur “Suicide à l’hôpital Georges-Pompidou : l’affaire prend des dimensions sans précédent à l’AP-HP

  1. Je me permets de préciser que des précédentes affaires de harcèlement moral , des suicides ont endeuillé des hôpitaux mais elles n’ont guère été gérées de la sorte …A Toulouse malgré des années d’efforts impossible de déclencher une procédure …Mais heureusement il y a les journalistes et …un éditeur … Et quelle indemnisation peut compenser des souffrances d’un tel degré, ces drames absolus touchant des professionnels dévoués à l’apaisement des souffrances de leurs semblables ? A Toulouse j’ai paradoxalement dû vivre plusieurs expertises avant de pouvoir reprendre mon activité mais ma venue au Conseil de l’Ordre à Paris m’a sauvée …avant de superbes rencontres dans des milieux plus littéraires …Et un médecin ne peut se taire face à des tortures , c’est impossible …Cher Monsieur NAU vous étiez prêt dès 2001 à suivre la procédure que j’ai tentée de lancer mais contrairement à ses dires mon avocate n’a jamais déposé la moindre plainte …Puisse le sacrifice de ce confrère cardiologue enfin déclencher une salutaire prise de conscience …

  2. Je me permets de vous préciser cher Docteur Jean-Yves NAU que le Docteur Christian LEHMANN et Madame Muriel SALMONA ont retweeté votre article que j’avais publié sur mon compte Twitter Puissent-ils nous aider à déclencher une prise de conscience …

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