Toxicomanie et médecine : la France hypocrite ? «Libération» et les râleurs de la onzième heure

 

Bonjour

C’est un point de vue publié dans Libération daté du 28 décembre. Il est intitulé « Substitution aux opiacés : vingt ans d’hypocrisie » 1. Ce texte est signé de Fabrice Olivet et d’Olivia Hicks-Gracia. M. Olivet est le Directeur de l’Autosupport des Usagers de Drogues (Asud) ; Mme Hicks-Gracia est Première adjointe au maire du IIème arrondissement de Paris. Les auteurs développent en substance la thèse selon laquelle, en dépit de la généralisation des « traitements de substitution », la plupart des professionnels de santé français resteraient réticents à remplir leurs obligations de prescription et de délivrance. Ils refouleraient de ce fait les « usagers de drogues » dans une « semi-clandestinité ».

Ces deux auteurs dénoncent, in fine, le manque de cohérence de la politique française de réduction des risques (RdR) initiée il y aura bientôt trente ans – une politique dont les bénéfices sont par ailleurs pleinement établis : « Sida et toxicomanie: les bénéfices massifs de la politique de réduction des risques en trois graphiques » (Slate.fr).

Extraits du papier de Libé :

« Ier acte : Saviez-vous, qu’en France, un toxico en manque, ou simplement désireux de rompre avec le marché illégal, peut se rendre chez n’importe quel médecin généraliste et ressortir quelques minutes plus tard avec vingt-huit jours de traitement à la buprénorphine haut dosage (BHD), un opiacé de synthèse, plus connu sous son appellation commerciale de Subutex. Saviez-vous que ces traitements, dits de substitution aux opiacés (TSO), sont en train de fêter leurs vingt ans d’existence légale ? Saviez-vous que plus de 160 000 patients bénéficient de ces médicaments d’un genre particulier et que leur nombre augmente régulièrement de 4 % par an ?

IIe acte : Saviez-vous que, malgré l’ancienneté de la réglementation, la plupart des pharmaciens refusent de délivrer ces traitements sous divers prétextes, assortissant leurs refus de commentaires variés : «On ne fait pas ça ici !», «Revenez demain», «Nous avons besoin de l’original de votre récépissé de carte Vitale».

IIIe acte : Saviez-vous que nos tribunaux voient défiler, chaque année, de nombreuses affaires judiciaires concernant des médecins ou des pharmaciens qui prescrivent et délivrent des médicaments de substitution aux opiacés. Ces professionnels risquent leur carrière, voire de la prison ferme, pour faire ce que la grande majorité de leurs confrères ne fait pas : prendre en charge des usagers de drogues exclus de la plupart des autres dispositifs.

(…) Nous avons donc mis en place le système d’accès aux TSO le plus libéral du monde, dans une quasi-absence de débat. Ce dispositif a sorti la population des usagers des drogues des statistiques du sida, puis a contribué à résoudre le problème de la petite criminalité liée à la consommation d’héroïne, véritable plaie de l’époque, avant de réduire considérablement le nombre d’overdose. Or, tout se passe comme si la France vivait cet indéniable succès comme un honteux secret de famille.

(…) A force d’être rejetés de la plupart des pharmacies et de ne pas trouver de médecins disposés à prescrire des médicaments de substitution aux opiacés (MSO), la plupart des usagers de drogues en traitement se rabattent sur un petit nombre de professionnels, isolés, parfois militants, parfois escrocs, toujours dépassés par le nombre sans cesse grandissant de leur file active. Dépassements des délais, renouvellements automatiques, posologies injustifiables, la multiplication des dérapages réglementaires est le prolongement inévitable d’une stigmatisation qui concerne autant les usagers que les rares professionnels qui les suivent en médecine libérale. C’est le syndrome du «maillon faible», un biais créé de toutes pièces par la pénurie de l’offre et cautionné par l’indifférence générale des autorités sanitaires et ordinales à l’égard de ce scandale de santé publique.

(…) Prochainement, ce sera au tour de la buprénorphine haut dosage (BHD) – commercialisée le 26 février 1996 – de fêter ses 20 ans d’autorisation de mise sur le marché du médicament. Cet anniversaire sera peut-être l’occasion de lever le rideau sur les vingt années d’hypocrisie du théâtre d’ombre de la prescription d’opiacés en France. »

 Deux réactions historiques

 Deux décennies d’hypocrisie française ? La lecture de ce texte n’a pas été sans faire réagir. Nous publions ici deux réactions de deux acteurs majeurs de cette lutte en faveur de la politique de réduction des risques.

Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions :

«  ‘’Substitution aux opiacés : vingt ans d’hypocrisie’’ …. Le titre est bien sévère. ..C’est du Libé de Noël sans cadeaux ! Rares sont les pays comme la France avec un ratio d’usagers substitués aussi élevé (au moins 60% si on estime à 60 000 méthadoniens et 100 000 patients traités avec la BHD), une possibilité de prescription pour 28 jours (BHD et méthadone gélule) avec un accès aisé en médecine générale (90% des prescriptions).

« Il n’en demeure pas moins, c’est vrai, des « tristes classiques et poches de résistance » : une image grise des traitements de substitution à l’image du retard et regard moraux sur les addictions aux substances psychoactives illicites (cf la pauvreté du discours droitier sur les salles de consommation et la méconnaissance  des intérêts de la RdR en général ; une inégalité d’accessibilité territoriale déjà soulignée dans le rapport sur l’accessibilité à la méthadone en France que nous avions remis à Bernard Kouchner ….en 2001 (!) ; des positions académiques (Académie national de médecine notamment) plus prostatiques que scientifiques ; des refus de délivrance en pharmacie d’officine, prouvant la nécessité des binômes médecins-pharmaciens et des démarches incitatives et rassurantes ;  des poursuites judiciaires indignes souvent révélatrices de baronnies régionales ou départementales.

Para-psychanalyse

 « Au final,  l’angle « 20 ans d’hypocrisie » mes  paraît injuste. Des insuffisances oui, incontestablement, mais souvenons nous d’où nous venons : d’une psychologie des profondeurs, d’une para-psychanalyse du cadavre  qui condamnait (y compris dans Libé) l’approche médicamenteuse et le risque de médicalisation… J’ajouterai que le récent anniversaire des « 20 ans de la méthadone » n’a été qu’une pauvre initiative des laboratoires Bouchara, soutenue par des incompétents historiques, débouchant sur un casting incongru, tournant au fiasco (quarante personnes présentes !) et suscitant l’indignation ou la moquerie de tous ceux qui s’étaient battus pour amener les TSO et la RdR en France. A nous, donc, de créer en 2016, avec SOS Addictions, un vrai événement anniversaire pour remettre de la lumière sur cette extraordinaire épopée ! »

Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction :

 « Regardons ce que les TSO ont apporté, et prenons le temps de dépasser les conflits historiques qui continuent d’en limiter la diffusion. Il y a aujourd’hui   une histoire des TSO à faire. Pour ma part, je viens de « l’autre camp » celui de la psychologie des profondeurs (…). De la place que j’occupe aujourd’hui, tant à la présidence de la Fédération Addiction  je ne peux que regretter les blocages persistant. Les TSO ont été imposés par des généralistes militants, face à ces spécialistes hésitants ; cela a donné un mouvement de balancier ; l’échange de seringue par des associatifs… une ou deux pharmacies … quelques hospitaliers qui ont pris le risque de s’y impliquer … à une époque où il n’y avait pas grand chose à y gagner.

« Mais aujourd’hui, au total, les généralistes qui prescrivent sont encore minoritaire, idem pour les pharmaciens, les CSAPA et les CAARDU sont gênés aux entournures par des textes qui confient aux uns « le soin », aux autres « la mise à disposition de matériel stérile ». Certes quelques acteurs historiques ont compris qu’il faut maintenant aller de l’avant, dépasser l’histoire sans l’oublier, pour aider l’ensemble du secteur. D’autres, en revanche (et je le regrette) rejouent à l’infini la guerre des uns contres les autres. Alors oui, célébrons  les 20 ans des TSO d’une façon ouverte ; sans oublier que notre dispositif n’est pas encore à la hauteur qu’il mérite. »

A demain

1 Rappelons que l’hypocrisie est une attitude par laquelle on exprime des sentiments, des opinions que l’on n’a pas ou que l’on n’approuve pas. C’est un terme auquel, par métonymie,  on substitue généralement l’expression faux-derche  qui a pour origine  faux cul. L’expression désignait à l’origine, familièrement, un rembourrage que certaines femmes portaient sous leur robe afin d’augmenter le volume (apparent) de leur postérieur.

Voir d’autre part ici ce qu’il en est de la parabole de la onzième heure.

7 réflexions sur “Toxicomanie et médecine : la France hypocrite ? «Libération» et les râleurs de la onzième heure

  1. J’ai laissé dans les commentaires, sur le site de Libé, un « simple » témoignage de « simple » usager, bien plus optimiste que les conclusions de la tribune de M. Olivet et de Mme Hicks-Gracia…

    • La question qui revient souvent est celle de savoir s’il existe une majorité des pharmacies « non-délivrantes » ou s’il s’agit d’un phénomène très minoritaire. Comme dans de nombreux débats liés aux discriminations, suivant la place que vous occupez dans l’ordre social vous n’entendez ni ne voyez les mêmes choses. L’enquête menée par SAFE et ASUD en 2011 avait conclu à une surreprésentation des officines non-délivrantes (http://www.asud.org/2015/12/27/substitution-aux-opiaces-vingt-ans-dhypocrisie/comment-page-1/#comment-5064)
      Il nous a souvent été répondu depuis que cette situation était un effet de microcosme parisien. Mais les renseignements que nous pouvons obtenir de la région PACA notamment, où il existe un observatoire des usagers ( ODU) comme à Paris, tendraient à donner une autre explication à ces écarts de perception. La majorité des pharmacies ne sont pas « non-delivrantes » au sens propre. Elles ont en général un contingent d’usagers de TSO qui sont agréés par des critères pluriels ( proximité géographique, rang social, bonne présentation etc….). Ce contingent permet à la majorité des pharmacies de répondre « oui » à la question « est-ce que vous délivrer des TSO?  » . Mais ce sont exactement les mêmes qui 5 mn après avoir délivré un traitement à Mr Y, vous le refuser à Mme X sous un prétexte quelconque. La méthode utilisée par SAFE et ASUD, celle du testing aléatoire fait par un usager, avait toutes les chances de ne pas remplir les conditions d’agrément de ces pharmacies « délivrantes » qui n’accordent des traitements qu’à certains patients. Du reste cette situation est confirmée dans le témoignage de « simple usager » laissé dans LIBE. Celui-ci explique ne pas avoir de problèmes de délivrance car il commence sa prise de contact par je cite :  » prenez-vous des nouveaux patients pour une délivrance de subutex? » . Une phrase révélatrice du climat d’incertitude qui règne, climat qui renvoie, je le réaffirme, à une forme d’ hypocrisie générale qui touche à la fois des usagers,des professionnels et les pouvoirs publics, tous unis sous la bannière du vieux proverbe « pour vivre heureux, vivons cachés ».

  2. Pour compléter la Tribune dans Libération au sujet des relations usagers de drogues/pharmaciens, ASUD a mis en ligne son dossier Rêves de comptoir (http://www.asud.org/category/dossiers/reves-de-comptoir/) qui contient les résultats de plusieurs études et témoignages d’usagers et de pharmaciens concernant l’accès aux traitements de substitution et au matériel de réduction des risques dans les pharmacies (à Paris surtout), ainsi qu’un communiqué commun avec l’Ordre des Pharmaciens datant de 2007.

    Bonne lecture !

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