Le violeur amnésique de la forêt de Sénart réveille la méchante question du gène du crime

Bonjour

Qui s’inquiète encore de l’usage qu’un Etat policier pourrait faire de l’usage de l’ADN de ses citoyens ? Nous nous habituons à tout, à commencer par les miracles. Trente ans après sa mise au point par le Pr Alec Jeffreys, la technique des « empreintes génétiques » est devenue le pain quotidien des enquêtes policières et des séries télévisées.

Le Pr Jeyffreys est devenu Sir ; il aura bientôt le Nobel. En dépit des bouleversements présents et à venir de l’épigénétique le Livre de la Vie tient toujours le haut du pavé sur le boulevard du crime. Et il faut des affaires bien spectaculaires pour que l’on s’intéresse à nouveau à lui. C’est le cas aujourd’hui avec celle du violeur de la forêt de Sénart (Essonne). L’affaire du  «violeur à la mobylette». Un cold case de derrière les fagots. Une affaire, aussi, qui fait doublement froid dans le dos.

Le cyclomoteur du violeur

« Il aura fallu 20 ans aux enquêteurs pour remonter jusqu’à lui grâce à son ADN: un homme de 40 ans a été mis en examen et placé en détention provisoire pour trente quatre viols, tentatives de viols et agressions sexuelles entre 1995 et 2000 dans l’Essonne, nous rapporte l’Agence France Presse. La plupart des faits ont été commis dans la forêt de Sénart [3 000 hectares] selon le même mode opératoire, décrit mercredi 30 décembre par le procureur de la République d’Evry: l’homme « circulait sur un cyclomoteur dans les allées interdites à la circulation de la forêt » et « repérait sa victime ». « Après un premier passage (…) il simulait une panne de cyclomoteur puis lorsque (la victime) s’approchait, il se jetait sur elle et lui donnait des coups de poing avant de commettre » ses méfaits.

Malgré l’ampleur des faits, impossible d’établir un portrait-robot: l’homme porte toujours un casque. Quant à l’ADN prélevé sur quatorze des scènes de crime, du sperme et une montre perdue lors d’une agression, il ne permet là non plus aucune identification. Le dossier aboutit à un non-lieu en 2005. En 2009, « dans le cadre d’une information judiciaire distincte, une nouvelle extraction d’ADN sur un scellé conservé en laboratoire est réalisée avec des techniques encore plus avancées », poursuit le procureur.

« Recherche en parentèle »

Ce prélèvement permettra, cette fois, une comparaison optimale avec les ADN du Fichier national automatisé des empreintes génétiques [le Fnaeg qui comporte un peu plus de 3,3 millions de noms], ainsi qu’avec les bases internationales, mais il ne donne rien. Il faut attendre 2014 pour que le juge d’instruction en charge de l’information judiciaire ouverte en 2009 propose de rouvrir le dossier des viols de la forêt de Sénart: il veut réaliser une « recherche en parentèle« . »

C’est là une technique, encore récente qui consiste à comparer l’ADN retrouvé sur une scène de crime à des ADN proches présents dans les fichiers, et susceptibles d’être issus de la même parenté. Cette fois les enquêteurs de la police judiciaire de Versailles mettent en évidence vingt-neuf profils génétiques proches de celui du violeur. Ils ont alors l’idée d’étudier l’environnement familial – père, frères, fils – de chacune de ces personnes. Or voici que seule une d’entre elles renvoie à un homme originaire de l’Essonne. Sa famille est bien connue à Corbeil – où ont également été commis « certains faits » –  et l’un de ses frères a été condamné en 2004 à 12 ans de prison pour meurtre.

Marié, 40 ans, intérimaire

Mais c’est sur la piste d’un troisième frère (l’homme aujourd’hui mis en examen) que les enquêteurs se penchent: marié depuis 2010, intérimaire, âgé de 40 ans. L’homme a été interpellé lundi 28 décembre à Roubaix, où il réside. Il rentrait alors d’Algérie ; son ADN est immédiatement comparé: il « correspond exactement » aux traces inconnues.

L’affaire est loin d’être résolue. Le suspect a déclaré lors de sa garde à vue « ne pas nier les faits mais ne pas s’en rappeler » – et ce notamment car « il consommait beaucoup de produits stupéfiants et qu’il avait des troubles de mémoire ». C’est ce que rapporte le procureur de la République. « Il ne nie pas », confirme l’un de ses avocats, Me Zineb Abdellatif. « Il dit même: ‘’si c’est moi, c’est horrible’’. » Me Hervé Denis, son second avocat : « Même si on peut considérer que l’ADN est un indice fort, je trouve assez singulier qu’on fasse un coupable d’un interpellé qui a juste passé 48 heures en garde à vue ».

Prédisposition génétique ?

Il est une autre singularité dans cette affaire : l’idée, sous-tendue par la recherche en parentèle  qu’il existerait, bel et bien, une prédisposition familiale, génétique, au crime. Libération revient sur cette technique dans un long et fort intéressant papier : « Violeur de l’Essonne : place aux gènes »(Emmanuel Fansten, Sylvain Mouillard).

Il apparaît tout d’abord que cette technique n’est pas répertoriée au Fnaeg. Elle n’est utilisée qu’en dernier recours, «quand toutes les autres portes ont été fermées», a expliqué à Libé Soizic Le Guiner, directrice générale déléguée de l’Institut génétique de Nantes Atlantique et experte en empreintes génétiques auprès de la Cour de cassation. Elle ne concerne que les dossiers les plus graves. Cette « recherche en parentèle » a été employée pour la première fois dans l’affaire du meurtre d’Elodie Kulik. En janvier 2002, le corps de cette femme de 24 ans est retrouvé sur un terrain vague, dans une petite commune de la Somme. Comme celle du violeur de l’Essonne, l’enquête va piétiner près de dix ans. Plus de six cents pistes sont explorées, 14 000 lignes téléphoniques scrutées, plus de cinq mille empreintes digitales et génétiques prélevées. Rien.

Publication scientifique

En 2010, quand un gendarme de la section de recherche d’Amiens découvre qu’une technique de recherches ADN utilisée aux Etats-Unis a permis de confondre un tueur en série plusieurs années après. «Cette technique était détaillée dans une publication scientifique américaine, raconte le commandant de gendarmerie Emmanuel Pham Hoai à Libération. J’ai essayé de voir si elle était adaptable scientifiquement en France, ce qui était le cas avec les fonctionnalités du Fnaeg. Mais, à ma grande surprise, elle n’avait encore jamais été utilisée

Aucun texte ne l’interdit. Il faudra toutefois un an avant que la chancellerie donne son feu vert. Libération :

« ‘’On ne voulait pas prendre le risque de voir ces expertises annulées par la justice’’,poursuit Emmanuel Pham Hoai, promu depuis chef du département biologie de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN). Dans l’affaire Kulik, la technique de la parentèle permet finalement de remonter jusqu’à un homme répertorié dans le Fnaeg. Rapidement, les enquêteurs suspectent un de ses fils, mort un an après le meurtre dans un accident de la route. Le juge de l’époque décide alors d’exhumer son cadavre afin de prélever son ADN. La comparaison avec celui trouvé sur la scène de crime prouvera qu’il s’agit bien du meurtrier.(…)

Questions déontologiques

Cette nouvelle technique de recoupement par l’ADN familial ouvre de nombreuses perspectives dans les dossiers criminels, notamment les cold cases, ces affaires non résolues. Mais elle soulève également certaines questions déontologiques. Plusieurs magistrats se sont élevés contre des atteintes à la vie privée de personnes qui ne sont pas concernées par un crime, mais peuvent s’y trouver mêlées en raison de leurs seuls liens génétiques avec un suspect (…) les policiers et juges d’instruction sont nombreux à vouloir utiliser ce procédé pour tenter de réchauffer des cold cases. Pour mettre fin à ce flou juridique, le ministère de la Justice réfléchit actuellement à encadrer ce type d’expertise par le législateur. »

 Il existe aussi d’autre pistes de réflexion, d’autres interrogations. Cette recherche en parentèle réveille, immanquablement, l’idée qu’il existerait un gène du crime…  que si ce n’est pas lui cela pourrait bien être son frère…. C’est une vieille histoire qui se passe au bord d’une rivière…. Ou, si l’on préfère, c’est un bon vieux cold case jamais réglé : celui de la culpabilité de l’acquis, ou de l’inné.

A demain

 

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