L’affaire du suicide à l’hôpital Pompidou rebondit: comment peut-on ne pas être juge et partie ?

Bonjour

Un suicide spectaculaire et tout s’accélère dans un monde hospitalier bouleversé. Comme une course contre le temps perdu ; au risque d’apparaître comme affolé. Ainsi, toutes affaires cessantes le directoire de l’AP-HP 1 s’est réuni le lundi 4 janvier 2016 « pour une réunion exceptionnelle consacrée au drame qui a eu lieu à l’HEGP le 17 décembre 2015 avec le suicide d’un médecin sur son lieu de travail ».

Trébuchet

Les termes du communiqué de presse ont été pesés et soupesés au trébuchet :

« L’ensemble du directoire exprime ses plus sincères condoléances à la famille du Pr Mégnien et à la communauté hospitalière frappée par cet événement tragique. Âgé de 54 ans, le Professeur Jean-Louis Mégnien était titulaire de plusieurs diplômes en pharmacologie, échographie cardiaque et pathologie cardiovasculaire. Nommé professeur en 2011, il était particulièrement investi dans les programmes pédagogiques de la faculté et l’encadrement des étudiants.

« Il a été rappelé que des médiations avaient été tentées, dans un contexte conflictuel au sein de l’unité où exerçait le Pr Mégnien, au niveau de l’hôpital, comme au niveau de l’AP-HP, sous l’égide de la commission médicale d’établissement centrale. Aucune de ces tentatives n’avait abouti à des solutions acceptées par l’ensemble des parties, qui avaient également prolongé leurs conflits par des actions devant les tribunaux et le conseil de l’Ordre. »

Toute la lumière

Sans surprise l’ensemble du directoire « souhaite ardemment que les enquêtes en cours permettent de faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame ». La où les choses se compliquent c’est que des membres de ce même directoire sont concernés à des titres divers par l’affaire et donc par les deux enquêtes internes en cours – enquêtes décidées par le président du directoire.

« Saisie par le directeur général de l’AP-HP Martin Hirsch, la commission d’analyse des suicides va auditer les personnels de l’HEGP afin ‘’ d’analyser l’environnement professionnel » du Pr Megnien et de « déterminer s’il existe des éléments qui peuvent avoir contribué à la situation de détresse’’, rappelle aujourd’hui Le Quotidien du Médecin. Toujours en interne, une seconde commission constituée de deux médecins et d’une ancienne membre de la direction de l’AP-HP (les Prs Didier Houssin, Patrick Hardy et Marie-Sophie Desaulle) doit travailler d’ici à février et ‘’en toute indépendance’’ à ’la mise à plat des sujets conflictuels dans l’établissement, des problématiques mal résolues, de tous les éléments de contexte d’un hôpital qui a connu plusieurs crises au cours des dernières années’’. »

Eclairer les enquêtes

Vue de l’extérieur la situation pourrait être qualifiée d’intestine 2. Pour l’heure les membres du directoire « qui ont eu à connaître, directement ou indirectement, de ce conflit, se tiennent à la disposition des enquêteurs et transmettront l’ensemble des éléments susceptibles d’éclairer les enquêtes » et dans le même temps « le directoire appelle tous ceux qui ont pu être concernés, impliqués ou informés, à faire de même et rappelle qu’avant même le début de l’enquête et a fortiori avant son terme, aucune conclusion hâtive ou accusation individuelle ne peuvent être considérées comme légitimes ». Un cas de figure qui ne peut pas ne pas faire songer à l’impossibilité, éthique, d’être à la fois juge et partie ; ou, en écho, au concept de « conflit d’intérêt »

« La transparence, que souhaite le directoire et sa volonté pleine et entière que soient tirées toutes les conséquences de ce drame, ne sont pas contradictoires avec la retenue et le discernement qu’imposent ces circonstances douloureuses » ajoute le directoire. Ce dernier explique aussi tracer une frontière :

« Il appartient aux autorités judiciaires de déterminer d’éventuelles responsabilités individuelles. Il appartient à la commission d’analyse des suicides d’examiner les liens possibles entre le contexte professionnel et le suicide. Il appartient à la commission, mandatée par le doyen et le Directeur Général de mettre à plat les dysfonctionnements au sein de l’hôpital européen Georges Pompidou, dont certains s’étaient déjà révélés à l’occasion de crises précédentes. » Nous reviendrons, plus tard, sur le « plan d’action » particulièrement ambitieux que ce même directoire a adopté qui vise, d’une part à prévenir et, d’autre part, à traiter plus efficacement et plus rapidement « ces situations » ; un plan en quinze points dont l’Agence France Presse observe qu’il ne comporte  aucun calendrier.

Totale indépendance

L’Agence France Presse mentionne aussi la création d’un collectif de soutien (« Les amis de Jean-Louis Megnien) ; collectif qui dénonce la commission composée de trois membres « désignés » par Martin Hirsch, en raison de « leurs liens » avec des personnes dont se serait plaint le cardiologue qui s’est suicidé.  Extrait de leur communiqué :

« La mise en place de cette commission d’enquête administrative et le choix des enquêteurs ne garantissent pas une totale indépendance ni une totale impartialité, alors que l’administration française dispose d’un corps d’inspecteurs généraux qui aurait dû immédiatement être saisi. L’ l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) est le seul organisme pouvant mener une enquête administrative extérieure et indépendante.

« Aujourd’hui, il y a mort d’homme, un suicide sur le lieu de travail, une forte suspicion de harcèlement moral et l’ouverture d’une enquête préliminaire par le Parquet de Paris pour harcèlement moral. Et que fait-on ? Une enquête administrative interne confiée à des enquêteurs qui ont des liens étroits avec les deux principaux suspects de harcèlement, et qui ont été choisis par le directeur général de l’AP-HP, lui-même mis en cause dans ce drame et ces multiples affaires. »

.A demain

1 Organe de concertation, le directoire appuie et conseille le directeur général dans la gestion et la conduite de la politique générale de l’AP-HP. Présidé par son Directeur Général, Martin Hirsch, le directoire de l’AP-HP est constitué des Prs Loic Capron (président de la CME), Jean Noel Garabédian, Ariane Mallat, Jean-Luc Dubois Randé (représentant les doyens de faculté de médecine), Bertrand Fontaine (représentant au titre de la recherche) ainsi que de Carine Chevrier (directrice des Finances, de l’investissement et du patrimoine), Christine Welty (directrice de l’organisation médicale et des relations avec les Universités), Pascal de Wilde (Directeur du Groupe Hospitalier HUEP) et Françoise Zantman (directrice des Soins et ses Activités Paramédicales). Assistent également au directoire le Dr Anne Gervais (vice-présidente de la CME) et Amélie Verdier (Secrétaire générale).

2  L’adjectif peut devenir adverbe : « Ainsi cette société, si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent l’être les cercles diplomatiques où la ruse, l’habileté, les passions, les intérêts se groupent autour des plus graves questions d’empire à empire. » (Balzac, Vieille fille,1836, p. 340).

7 réflexions sur “L’affaire du suicide à l’hôpital Pompidou rebondit: comment peut-on ne pas être juge et partie ?

  1. Face à cette fin atroce d’un professionnel brillant hospitalo-universitaire une lueur :la solidarité de ses amis …Pour l’avoir vécue, la réception de courriers de soutien reconnaissant le travail fourni et la qualité des relations établies entre soignants est le plus précieux des réconforts …Quant au harcèlement moral j’ai pu découvrir à Toulouse qu’il règne dans le milieu médical au même titre que l’inceste dans certaines familles …

    • Commentaires
      J’ai fait une petite communication dans un forum de médecins assez connu qui s’appelle MMT ou Médecins Maîtres-Toile. Les réactions de mes collègues ont été aussi exaltées que celles des amis du Dr Megnien.
      Mes messages ont été les suivants :
      1)Le suicide est un acte trop complexe pour être imputé au seul harcèlement professionnel. D’une façon générale la souffrance au travail est moins grande que la souffrance résultant de longue période sans aucun travail! D’autre part il existe des procédures pour essayer de prévenir le suicide dans l’entreprise. On devrait y songer dans le milieu hospitalier!
      J’ai proposé en 2010 quelques réflexions sur le suicide dans :
      http://www.bulletindepsychiatrie.com/suicide.htm
      2)Je me suis beaucoup occupé de suicide. Et je continue d’ailleurs de m’en occuper. Mon point de vue est le suivant. Une personne souffrante doit être accompagnée et, en quelque sorte, protégée par le médecin qui le suit et qui le soigne.
      Il faut poser une série de questions.
      «Est-ce qu’une aide adaptée a été proposée à l’individu souffrant?»
      Il faut aussi poser la question essentielle au Comité Médical de l’Institution où il exerce (l’AP de Paris). Par exemple: «Pourquoi une personne souffrante a-t-elle été autorisée de reprendre son travail avant d’avoir suffisamment progressé?».
      J’ai suivi pas mal d’êtres au bord du suicide, patients ordinaires mais aussi médecins.
      Nous sommes tous des êtres aussi fragiles que nos patients mais le fait essentiel qui me révolte depuis 50 ans est le suivant: «Nous autres médecins nous ne sommes pas assez bien protégés quand nous sommes malades.» C’est pourquoi je réclame des structures de soin mutualistes pour médecins comparables à la MGEN pour les enseignants. Comme beaucoup de confères j’ai traversé des épisodes médicaux, cardiologiques dans mon cas, parfaitement pénibles. Savez-vous que j’adopte un tactique qui consiste à dire: «Oubliez que je suis médecin : soignez moi comme monsieur tout-le-monde ».
      Je veux être certain que le Dr Megnien n’a pas été obligé de supporter les inconvénients de beaucoup de médecins malades: des diagnostics et des traitements entre deux portes, à la va-vite, une compassion mal mesurée bref un négligence et un délaissement détestables. Or ce ne sont pas les déclarations tonitruantes et vociférations de tel ou tel journaliste, médecin ou surtout psychiatre qui permettent de voir clair dans une pareille tragédie.

      Dr Ludwig Fineltain
      AIHPS Ex-PH-Ch.S.
      Neuropsychiatre
      Psychanalyste
      Exp. Neuropsy près la Cour Appel
      Paris
      ******************
      « Bulletin de Psychiatrie »
      http://www.bulletindepsychiatrie.com
      fineltainl@yahoo.fr

  2. Une précision au Dr Fineltain et aux lecteurs de votre blog:

    -Le Pr Meignen était PU-PH, et de ce fait son employeur principal n’était pas l’hôpital , en l’occurrence l’AP-HP, mais le ministère de l’Education Nationale via son université et sa faculté de médecine de rattachement.
    -La caisse de « Sécu » d’un PU-PH est obligatoirement la MGEN qui peut être aussi sa mutuelle si l’intéressé le demande.
    -Le médecin du travail d’un PU-PH est celui de son université de rattachement , et non celui de son hôpital.
    Tout ceci complexifie la prise en charge des problèmes de santé des PU-PH dont le temps de travail et bien souvent les lieux de travail sont plus souvent hospitaliers qu’universitaires mais que l’hôpital ne considère pas comme des salariés de plein droit conformément aux statuts, ne versant pratiquement pas ou pas du tout de cotisations sociales (maladie, accident du travail,retraite…).

    Dr Patrick Le Pogamp
    PU-PH honoraire

    • « La caisse de « Sécu » d’un PU-PH est obligatoirement la MGEN » Non : la Mutuelle MAGE gère aussi la Sécurité sociale des fonctionnaires à Paris depuis 1996.

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