Essai clinique de Rennes: que savait Paris ? Les experts britanniques réclament la levée du secret

Bonjour

Rien de rassurant. L’affaire de l’essai clinique mortel de Rennes éclaire d’un jour nouveau (potentiellement inquiétant)  le rôle de  l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et les rapports que peut entretenir cette puissante institution avec le cabinet de la ministre en charge de la Santé.  Le décryptage des évènements est en cours mais, d’ores et déjà, une question doit être soulevée : quand (et par qui) les autorités sanitaires françaises ont-elles  été tenues informées de ce qui se passait à Rennes ? Plus généralement que savaient-elles de cet essai clinique mené pour le compte d’une firme pharmaceutique portugaise (Bial) et pour lequel elles avaient donné leur feu vert ?

Euphémisme menaçant

Les déclarations de Marisol Touraine sur ce sujet ne manquent pas de surprendre pour ne pas dire d’inquiéter. La ministre de la Santé a révélé (RTL, 18 janvier) n’avoir eu connaissance de l’accident que le jeudi 14 janvier, soit quatre jours après l’hospitalisation du premier volontaire malade (aujourd’hui décédé) – hospitalisation bientôt suivie de celle de cinq autres volontaires, tous participant au même essai. C’était là, d’emblée une situation inédite qui est rapidement devenue sans précédent. « Une alerte plus rapide aurait été appréciée » a ajouté Mme Touraine. Euphémisme, understatement ou menace ?

Des données aujourd’hui disponibles il ressort que la firme pharmaceutique a été très vite informée puis qu’elle a pris la décision d’interrompre l’essai dès le lundi 11 janvier. Quand l’ANSM a-t-elle, pour sa part, été informée ? L’a-t-elle été par la firme portugaise Bial ? Par la société Biotrial ? Par les médecins spécialistes du CHU Pontchaillou de Rennes ? Faut-il imaginer qu’en dépit du caractère d’emblée spectaculaire de cet incident aucun circuit d’alerte n’a fonctionné entre Rennes et Paris ? Si tel est bien le cas on peut raisonnablement être inquiet. Si tel n’est pas le cas pourquoi taire ce qui s’est passé ?

Communication coupée

Ces questions renvoient à la grosse boulette politico-médiatique cannabinoïdesque à laquelle a donné lieu cette affaire dans la journée du vendredi 15 janvier. Comment comprendre que Marisol Touraine n’ait pas pu, avant sa conférence de presse de l’après-midi, préciser la nature exacte d’une molécule dont l’essai clinique avait été autorisé le 26 juin 2015 par l’ANSM (et avait reçu un avis favorable du Comité de Protection des Personnes Ouest VI – Brest le 3 juillet suivant) ? Et pourquoi la communication de l’ANSM avec la presse a-t-elle été brutalement coupée le 15 janvier alors qu’elle était encore ouverte la veille dans la soirée comme peut en témoigner l’Agence de Presse Médicale (APM) ?

Ces mêmes questions doivent aussi être resituées à la lumière de plusieurs informations dont certaines données aujourd’hui mardi 19 janvier par Le Figaro. A commencer par l’absence de soutien de l’Agence européenne du médicament (EMA) vis-à-vis de la France « Vendredi 15 janvier, l’EMA a envoyé un mail confidentiel laconique en interne. En substance: l’Europe n’a rien à voir dans cet essai clinique, il ne concerne que la France et la responsabilité de son autorisation incombe à l’ANSM » écrit le quotidien du boulevard Haussmann.

Présence de femmes

De nombreux experts s’interrogent sur le protocole de la firme Bial (propriétaire de la molécule) mi en œuvre par l’entreprise Biotrial et validé par l’ANSM. C’est le nombre de volontaires testés qui les trouble. Quatre-vingt-dix personnes pour un essai de phase I n’est pas dans les usages, la méthodologie habituelle étant de dix à vingt personnes. Interrogations encore avec le recours au placebo, procédure également inhabituelle. « Question, toujours: la présence des femmes dans l’essai, écrit Le Figaro. Biotrial les recrutait entre 18 et 55 ans, donc en âge de procréer pour une partie d’entre elles, ce que les essais cliniques ne font généralement pas. «On ne prend pas de femmes normalement pour ces essais. D’abord à cause des cycles puis à cause d’une grossesse débutante que l’on n’aura pas décelée», explique un chercheur. Biotrial assure avoir procédé à des tests de grossesse deux jours avant la première administration du produit. »

Tout se passe comme si on avait voulu « brûler les étapes ». Une impression que renforce le profil poly-pathologies  de la molécule Bia 10-2474. «Nous n’avons pas encore beaucoup d’informations sur le composé Bia 10-2474 mais nous savons que d’autres inhibiteurs de FAAH (fatty acid amide hydrolase) chimiquement différents ont passé avec succès les tests de sécurité lors des essais chez l’homme», a expliqué au Figaro le Pr Daniele Piomelli, spécialiste de neurobiologie, de pharmacologie et de chimie biologique à l’université de Californie  – un spécialiste qui dit avoir été stupéfait par la nouvelle de l’accident survenu à Rennes.

Le Figaro :

« Le Bia 10-2474 fait partie d’une nouvelle famille chimique qui a rapidement enthousiasmé les chercheurs, celle des inhibiteurs de la FAAH.  Entre 2009 et 2014, de nombreux laboratoires ont déposé des brevets pour protéger ‘’leur’’ inhibiteur de FAAH: Sanofi, Pfizer, Merck, Johnson & Johnson, Amgen, Abbott, etc. Une famille de médicaments à qui l’on prêtait à leur naissance des vertus quasi miraculeuses. Pour l’instant, les résultats obtenus avec les divers inhibiteurs de FAAH pèchent plutôt par leur manque d’efficacité … 

« Dans la demande provisoire américaine déposée le 24 juillet 2012, juste un an avant la demande de brevet international, le laboratoire Bial envisageait l’utilisation du composé dans le traitement ou la prévention de pas moins de 41 maladies! De l’obésité à la douleur en passant par l’hypertension, l’épilepsie, le glaucome, la neurotoxicité, la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques, l’anxiété, la dépression, les nausées, l’asthme, l’arthrose… »

Irritations britanniques

Pour sa part Marisol Touraine a, le 15 janvier déclaré : « Cette molécule vise à traiter les troubles de l’humeur et de l’anxiété, et les troubles moteurs liés à des maladies neurodégénératives. A ce stade, les indications d’un médicament restent très générales ». Ce qui n’est pas toujours vrai.

Plus généralement on ne peut manquer d’être surpris par le silence médiatique quasi général des spécialistes français du sujet – silence qui contraste avec les nombreuses réactions de leurs homologues britanniques 1. Les autorités sanitaires françaises doivent aussi compter avec la demande, urgente, publiée dans le British Medical Journal, pour que les détails scientifiques et médicaux de cette affaire soient rendus publics 2. Qui, en France, répondra à cette demande britannique ?

A demain

1 Voir ici:  “Expert reaction to French drug trial – reports of one patient dying and five others in hospital and of the Paris prosecutor’s office having opened an investigation into what happened

2 “Details of French trial must be released urgently, say UK experts BMJ 2016; 352 doi: http://dx.doi.org/10.1136/bmj.i319 (Published 18 January 2016)

On lira aussi un autre regard étranger dans Nature:  Scientists in the dark after French clinical trial proves fatal”  ( Declan Butler  & Ewen Callaway)

3 réflexions sur “Essai clinique de Rennes: que savait Paris ? Les experts britanniques réclament la levée du secret

  1. Pour information l’APM a été la première à solliciter l’ANSM sur le sujet, ayant eu l’information jeudi en fin d’après-midi. A ce moment-là, ni l’ARS Bretagne ni la communication du CHU n’étaient au courant. Je constate par ailleurs que l’info, lorsqu’elle est sortie le vendredi matin avec l’erreur factuelle concernant le cannabis (alors que l’ANSM avait confirmé à l’APM dès jeudi soir que cela n’avait rien à voir), était non sourcée par les medias concernés. Il est clair que le verrouillage de l’information par le ministère vendredi matin n’a pas permis d’avoir une information claire dès le départ.

  2. Informer les autorités d’un problème médical suite à la prise d’un médicament : cela s’appelle la pharmacovigilance non ?
    Or celle-ci n’a-t-elle pas été confié à l’industrie pharmaceutique ?

    Nous savions la pharmacovigilance « anémique » en France.
    Ce n’est qu’un exemple de plus, même si ici il s’agit d’un essai clinique et donc non généralisable à l’ensemble des « prises médicamenteuses ».

    Pourquoi les grands groupes ne font quasiment plus d’essais cliniques en Europe mais dans le « tiers monde »?
    Nous en avons je crois ici une réponse possible.

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