Le médecin et ses «honoraires», entre l’ingratitude et la servilité. Louis-Ferdinand Céline est-il encore d’actualité ?

Bonjour

On connaît le mot du Dr Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline (1894-1961) : « La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres on a tout d’un voleur ». On le trouve dans « Voyage au bout de la nuit » (1932), chef-d’œuvre dont on ne revient pas indemne. 2016: les choses ont-elles changé ? En France, la Sécurité sociale, les mutuelles complémentaires, la Couverture Maladie Universelle ont certes modifié la donne. Osons, pour autant, une question: la prise en charge par la collectivité, sous diverses formes, du prix de l’acte médical a-t-elle profondément bouleversé, sur le fond, le fait de se faire honorer par ses patients ?

Depuis soixante-dix ans, cette rémunération n’est plus, en France et dans l’immense majorité des cas, fixée de gré à gré mais bel et bien tarifée. A échéance régulière, la question de sa réévaluation agite le paysage médical libéral. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais dans un contexte totalement nouveau, radical, puisque Marisol Touraine, ministre socialiste de la Santé, avait mis un point d’honneur à tenter d’imposer la généralisation du tiers payant.

Technique et idéologie

Cette réforme suscitait depuis des mois l’ire d’une large fraction des médecins libéraux – moins pour des raisons idéologiques que pour des considérations techniques. Ces médecins redoutent que la suppression radicale de l’avance des frais par le patient menace la garantie d’être in fine honoré de leurs actes. Rien n’interdit toutefois d’imaginer des raisons plus profondes à cette opposition ; des raisons plus délicates à formuler. Résumons : pourquoi le cabinet médical devrait-il (avec la pharmacie d’officine) devenir, en France, le seul espace marchand où n’existerait plus aucun échange d’argent, même dématérialisé ?

Janvier 2016. Aux innombrables controverses alimentées durant 2015 par la volonté de Marisol Touraine, s’ajoute aujourd’hui un nouveau mouvement médical de protestation : l’appel à la « désobéissance tarifaire ». Après la « désobéissance civile », la « désobéissance tarifaire » ? L’affaire était exposée dans les détails, début janvier, par Le Parisien/Aujourd’hui en France. Claude Leicher, président de MG France y rappelait que ce syndicat avait, il y a huit mois, été le premier à appeler ses adhérents à demander 25 euros pour une consultation. Pourquoi inciter les médecins à passer dans « l’illégalité » ? Cinq ans que le tarif de la consultation n’a pas été revalorisé.

Derrière les Tchèques !

« 23 euros, c’est le montant de consultation le plus bas d’Europe, après la République tchèque ! » dénonce Claude Leicher avant de décortiquer les montages régissant les liens des médecins avec l’Assurance maladie. Soit, au final, une « vraie rémunération » de 26 euros nets par consultation – mais un montant moyen de retraite de 2609 euros par mois… Le nouvel appel sera-t-il suivi ? Les généralistes bénéficieront-ils d’un vrai soutien dans l’opinion ? Pour l’heure, l’Assurance maladie assure que ces derniers mois les consignes de MG France n’ont rencontré que peu d’échos. Et l’association UFC-Que Choisir « invite les mécontents à se faire connaître par écrit » afin de lancer une action auprès de l’Assurance maladie pour que cette dernière « sanctionne ces pratiques illégales ».

Pour sa part, Le Parisien/Aujourd’hui en France avait choisi d’expliquer à ses lecteurs ce qu’ils pouvaient faire dans différentes situations :

« Comment réagir si un médecin généraliste vous réclame plus de 23 euros ? » « Que faire si votre médecin vous demande 25 euros ou 30 euros, sans explication, et que vous ne souhaitez pas soutenir la revendication des médecins ? » « Que se passe-t-il si votre généraliste vous annonce : ‘’C’est 25 euros’’, en précisant qu’il a ajouté deux euros pour cause ‘’d’exigence particulière du patient’’? »

 Justifiez-moi la différence !

Sur cette dernière question, un chargé d’études à l’association UFC-Que choisir répond : « Vous êtes en droit de lui demander de justifier la différence. Faites valoir le droit, votre situation financière, l’absence de prise en charge par votre complémentaire… Le plus souvent, le médecin obtempère. Dans le cas contraire, vous devrez payer mais vous pouvez ensuite alerter votre Caisse d’assurance-maladie par écrit, qui normalement doit rappeler à l’ordre le praticien, voire le sanctionnera par une pénalité financière s’il persiste. »

Que dire de tels conseils ? Les interpréter comme on interprète des symptômes ? Ceux d’une société qui entend, pour mille et une raisons, réduire la relation médicale à un échange commercial ? On ne peut pas ne pas imaginer que ces tensions tarifaires sur les honoraires perturbent lourdement la qualité du colloque singulier dans le champ de l’exercice libéral. On pourrait même en venir à penser que les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour que certains militent, comme dans les années 1970, afin d’en finir avec le paiement à l’acte, afin d’inventer un autre système, collectif, d’honoraires.

Tourner de l’œil ?

L’âge d’or ? Il faut lire Céline et son « D’un château l’autre » (1957). Un médecin, pauvre, maudit et boudé par sa clientèle. Un Dr Louis-Ferdinand Destouches qui se réjouit de la fidélité de quelques clients. « (…) je suis médecin… la clientèle médicale, de vous à moi, confidentiellement, est pas seulement affaire de science et de conscience … mais avant tout, pardessus-tout, de charme personnel … le charme personnel ! Passé 60 ans ?…(…).»

Complétons sa citation du « Voyage au bout de la nuit » : « La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin, par les pauvres on a tout d’un voleur. Des “honoraires” ? En voilà un mot ! Ils n’en ont déjà pas assez pour bouffer et aller au cinéma, les malades, faut-il encore leur en prendre du pognon pour faire des “honoraires” avec ? Surtout dans le moment juste où ils tournent de l’œil. »

A demain

Une version complète de ce texte a été publiée dans la Revue Médicale Suisse : « Le médecin et ses honoraires, entre ingratitude et servilité » (sur abonnement).  Rev Med Suisse 2016;236-237

2 réflexions sur “Le médecin et ses «honoraires», entre l’ingratitude et la servilité. Louis-Ferdinand Céline est-il encore d’actualité ?

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