«Nous avons prélevé ses organes puisqu’il n’était pas sur le registre automatisé prévu à cet effet»

 

Bonjour

Réparer les vivants, certes, mais à quel prix ? Petit papier incisif dans Le Monde de cet après-midi (Pascale Santi). On y apprend, en direct, que le nombre  de greffes d’organes a, en France, augmenté de 7  % en  2015 par rapport à 2014. Soit 5 746 greffes réalisées – dont 60  % de greffes rénales. Une bonne nouvelle doublée d’une mauvaise : le nombre de personnes en attente d’organes ne cesse d’augmenter. Il a presque doublé en dix ans, pour dépasser les 21 000 personnes – conséquence directe du vieillissement de la population et de la démocratisation de la transplantation.

Les temps changent, toutefois et la pénurie pourrait, demain, être pour partie résorbée. C’est du moins l’espoir du législateur français. On en trouve la trace dans l’amendement  la loi de modernisation de notre système de santé, loi portée par Marisol Touraine et récemment promulguée. Ce texte dispose notamment que « le prélèvement d’organes post-mortem peut être pratiqué sur une personne majeure dès lors qu’elle n’a pas fait connaître, de son vivant, son refus d’un tel prélèvement, principalement par l’inscription sur un registre national automatisé prévu à cet effet. »

Moyens d’expression du refus

En dépit de sa portée éthique et de ses conséquences pratiques cet amendement n’avait, lors du débat parlementaire,  guère soulevé l’attention des médias généralistes 1. Actuellement en cours, la rédaction du décret d’application ne mobilise pas plus l’opinion. « Cette rédaction fait actuellement l’objet de réunions de concertation réunissant associations de patients, professionnels de santé, représentants des religions… la dernière devant se tenir le 24  mars. Les discussions y sont vives » confie Le Monde sans toutefois nous en dire plus sur cette vivacité.

La suite est connue : un décret en Conseil d’Etat qui précisera les moyens d’expression du refus. La mesure sera applicable à compter du 1er  janvier 2017. Va-t-on, ici, en finir avec les apparences de l’incohérence. Depuis des lustres (et la loi Caillavet)  les dons d’organes post mortem reposent  en France sur le principe du « consentement présumé ». Et depuis les lois de bioéthique chacun peut, de son vivant, exprimer sa volonté de refus : il faut pour cela s’inscrire sur le « registre national des refus », géré par l’Agence de biomédecine et qui  compte aujourd’hui environ 120 000 noms.

Dispositif anti-pénurie

Aujourd’hui, en pratique, lorsque la situation se présente (et parallèlement à la consultation du registre national) l’équipe médicale demande à la famille si la personne s’opposait ou non au prélèvement de ses organes. Et demain ? Se bornera-t-on à la seule consultation du registre ?  « En élargissant ce dispositif, on présume que le pourcentage de refus va baisser et permettre de répondre en partie à la pénurie actuelle de greffons » fait valoir le Pr Jean-Louis Touraine, député (PS, Rhône) à l’origine de l’amendement. C’est un pari, il est loin d’être gagné.

Et qu’est-ce, précisément, que cet élargissement dont parle le Pr Touraine ?  L’Agence de la biomédecine  se voudrait rassurante : rien ne se fera si la famille exprime le moindre refus. Le décret préciserait  que « le médecin informe les proches du défunt, préalablement au prélèvement envisagé ». Informer pour dire que, faute d’inscription sur le registre, les prélèvements seront pratiqués ? Qui tranchera ?

Risque d’emballement médiatique

« Une part importante de la population n’a même jamais réfléchi au don de ses organes et ne souhaite pas se positionner sur cette question, qui confronte à la mort » note-t-on auprès de l’association Renaloo, réunion de personnes directement concernées par la dialyse et la transplantation rénale. Celle-ci craint que cette loi ait l’effet inverse de celui escompté, à savoir un recul du don. C’est pourquoi Renaloo « exprime ses réserves, liées à la difficulté pour les équipes à passer outre un refus de la famille ou des proches, le possible traumatisme pour des familles/proches se sentant écartés et surtout à un risque d’emballement médiatique qui pourrait finalement faire baisser les dons. » Un passé assez récent montre que ce risque d’emballement médiatique est bien réel.

Cette association souhaite notamment « que les modalités d’expression du refus restent compatibles avec l’application ‘’ souple’’ du consentement présumé et permettent le témoignage par les proches d’un refus exprimé de son vivant. »

Pour sa part  l’Agence de la biomédecine entreprend beaucoup pour favoriser les prélèvements d’organes – y compris en lançant des expériences de prélèvement après arrêt cardiaque et/ou après échec des thérapeutiques mises préalablement en œuvre – des expériences qui se rapprochent des frontières de l’éthique et du consentement éclairé. Réparer les vivants, certes, mais jusqu’à quel prix ?

A demain

1 On peut, sur  ce  thème, se reporter à  : « Don d’organes : la famille ne donnera plus son accord, mais sera simplement « informée » des prélèvements » (11 avril 2015) ; « Prélèvements automatiques des organes : rétropédalage éthique de Marisol Touraine (RTL) » (15 avril 2015) ; « Prélèvement d’organes : sous peu vous serez considéré comme un ‘’présumé généreux’’ » (22 juin 2015).

 

 

2 réflexions sur “«Nous avons prélevé ses organes puisqu’il n’était pas sur le registre automatisé prévu à cet effet»

  1. Bonjour,
    Je suis greffée mais 100% d’accord avec votre point de vue. Etant receveuse, et je pense que vous ne direz pas le contraire , le moral fait 50% du travail du maintien du greffon, je ne supporterai pas de savoir être greffée d’une personne qui refusait le don d’organe.
    Par respect, par conviction, ma vie ne vaut pas mieux qu’un être décédé, Préserver sa volonté en sa mémoire est je pense ce que nous pouvons faire de mieux.
    Et puis commençons par expliquer aux gens comment refuser pour mieux leur expliquer l’importance du don d’organe, ils se sentiront moins forcés.
    Ceux qui doutent encore de leur position préféreront refuser si ils se sentent obligés…

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