Cigarette électronique: la logique méchamment schizophrénique du Haut Conseil de la Santé Publique

 

Bonjour

Ne pas désespérer. Résister à ce nouveau surplace officiel dans les sombres impasses actuelles de la politique de réduction des risques tabagiques.

Résumons : le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) a publié, mercredi 24 février, un nouvel avis sur la cigarette électronique. On le trouvera ici : « Bénéfices-risques de la cigarette électronique pour la population générale ». C’est une actualisation de son premier avis daté d’avril 2014. C’était alors un avis très réservé coïncidant avec la position personnelle de Marisol Touraine – la ministre de la Santé venait alors d’être chargée par le président de la République de bâtir un Programme National de Réduction du Tabagisme dont la cigarette électronique fut finalement exclue 1.

Phrasé boisé

Près de deux années plus tard, et en dépit des enjeux sanitaires et de l’évolution générale observée sur le sujet (notamment au Royaume-Uni) le HCSP, se refuse à trancher. C’est un exercice d’écriture et de phrasé boisés qui suscitera un certain énervement chez une majorité de spécialistes de l’addiction et de la réduction des risques :

« Un nouveau mode de consommation de substance à inhaler pouvant contenir de la nicotine se développe en France avec l’utilisation de la cigarette électronique ou e-cigarette. L’utilisation de ce produit industriel, récent et non pharmaceutique, se veut une « alternative » au tabac et à l’acte de fumer. La réduction possible du risque liée à la fumée de tabac est un sujet de grande importance compte tenu de la mortalité et de la morbidité liée au tabac. L’e-cigarette est présentée comme un moyen d’aide au sevrage tabagique et de nombreux utilisateurs y voient un espoir de sortir du tabagisme. »

Inserm absent

Saisi par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), que fait le HCSP ?  Une « analyse de la littérature du rapport bénéfices-risques de la consommation d’e-cigarette et de ses conséquences possibles sur la population générale ». Une analyse que pouvait faire la MILDECA comme pourrait la faire l’un ou l’autre des organismes publics en charge de la santé et de la recherche médicale (on attend toujours la réponse de l’Inserm quant à ses actions sur ce sujet majeur de santé publique…)

Au final qu’apprend-on ? Que l’analyse bénéfices–risques dépend …. du type de situation. Soit, en résumé :

« Les risques du développement de l’e-cigarette sont la re-normalisation du tabac ; et pour les non-fumeurs, l’entrée dans la dépendance à la nicotine avec son corollaire, l’entrée dans le tabagisme. Ce risque semble particulièrement élevé chez les jeunes.

« Pour les fumeurs ayant envie d’arrêter, la consommation d’e-cigarette est un outil de réduction des risques lorsqu’il amène au sevrage. Pour les vapofumeurs (consommation de tabac et d’e-cigarette) de nombreuses interrogations demeurent et nous avons encore besoin d’études pour élaborer des recommandations étayées scientifiquement. »

Protéger les adolescents fumeurs

Qui mettra en œuvre ses études qui serviront à une élaboration de recommandations ? Nul ne le sait. Vient ensuite : « La principale mise en garde du HCSP concerne le risque d’entrée en addiction nicotinique des adolescents et leur détournement vers le tabagisme ». Ce risque est-il évalué ? Le HCSP ne le dit pas. Sait-il que le tiers des adolescents (avant l’âge de 18 ans) consomment du tabac  qui constitue bel et bien la porte d’entrée hautement toxique de l’addiction en question ? Où l’on en vient à mettre en garde des fumeurs contre un outil de sevrage tabagique…

Au final le HCSP recommande :

« L’observation périodique des niveaux et modes de consommation de l’e-cigarette. L’information publique des consommateurs sur les risques ou sur la méconnaissance des risques. La communication sur l’interdiction de vente aux mineurs des e-cigarettes et sur le risque du vapotage pour  la femme enceinte. Un contrôle périodique de la présence de nicotine et de sa concentration dans les e-liquides. La mise en place de mesures pour contrer la « renormalisation » de la consommation de nicotine inhalée ou fumée. »

Atermoiements lancinants

Autant de vieilles lunes et de copiés-collés dans un paysage où la puissance publique est immobile, comme voulant ignorer que la masse des vapoteurs  (entre 1,2 et 1,5 million de personnes) tente d’inventer une sortie de son esclavage tabagique qui le conduit vers une mortalité prématurée.

Reste la question de l’interdiction  de la cigarette électronique dans tous les lieux collectifs fermés, y compris les cafés, bars, restaurants et discothèques. Le HCSP est pour. Or, interrogée par Le Monde en janvier dernier, la Direction Générale de la Santé avait assuré que le décret d’application (qui devrait paraître d’ici à la fin mars) ne prévoirait pas une interdiction de vapoter dans ces lieux. Ce serait-là une décision censée, pragmatique et, qui plus est, conforme à l’avis du Conseil d’Etat. En octobre  2013 ce dernier  avait jugé  «disproportionnée»  une « interdiction –générale » de l’e-cigarette.

Face aux atermoiements lancinants du HCSP on trouvera là, in fine, une assez bonne raison de ne pas désespérer.

A demain

1 Lire notre chronique sur Slate.fr : « Chère Marisol Touraine, il vous reste un an pour découvrir la cigarette électronique »

8 réflexions sur “Cigarette électronique: la logique méchamment schizophrénique du Haut Conseil de la Santé Publique

  1. Ou quand la santé publique se préoccupe en priorité d’une maladie imaginaire et de toute façon de l’avis même des auteurs, bénigne. Alors que… pendant ce temps… 200 morts par jour d’une consommation effective d’une produit dangereux commercialisé par l’Etat dont il censure ou interdit toute alternative ou concurrence crédible et stigmatise et dénigre les éventuels utilisateurs avec la bénédiction du Haut Conseil en quoi d’ailleurs ?
    Ou quand on paie un rapport avec nos impôts on hérite de préconisations digne d’un coin de comptoir appuyées par des récits fantasmagoriques démontés par les faits depuis 5 ans :
    – Aucune des mesures préconisées ne sont en vigueur et pourtant aucun des risques décrits n’a été avéré, et ce aussi bien en France qu’en Angleterre ou aux USA.
    – Par simple comparaison avec les pays ayant pris toute ou partie de ces mesures on y découvre, ben aucune baisse comparable du tabagisme.
    Diafoirus…

    Bonne vape

  2. Bonjour,

    Juste une remarque sur le titre de votre article, qui emploie le terme de schizophrénie de façon inappropriée. Ainsi que le rappelle une étude récente, cette mauvaise pratique généralisée ancre dans le public une image fausse et extrêmement négative de cette maladie et des personnes atteintes…
    En tant que médecin, pourriez-vous éviter de participer à cette stigmatisation déplacée?

    Merci pour les patients et leurs proches.

    Cordialement,
    Une proche.

    • Bonjour
      J’ai connaissance de cette étude sur laquelle j’ai écrit (1). Et j’ai bien conscience de ce risque; mais il ne me semble pas, en l’occurrence, que l’usage que je fais du terme « schizophrénique » participe à la stigmatisation qui concerne les personnes schizophrènes et la maladie schizophrénie…. Au risque d’être poursuivi pour jésuitisme….
      Cordialement
      J.-Y. N.
      « Peut-on encore écrire que Louis Lambert était atteint de schizophrénie? »
      Rev Med Suisse 2016;238-239

    • L’affiche que vous liez n’est pas légale (on applique un décret, on n’invente pas à partir d’une loi) et vu qu’elle diffère de la signalétique officielle réglementée, l’utiliser en lieu et place de l’interdiction de fumer constitue actuellement un délit.
      Demain peut-être, selon les décrets d’application, et tant que la loi ne sera pas cassée, il sera interdit de vapoter dans *certains* lieux de travail.
      Il est bien sûr autorisé aujourd’hui de limiter le vapotage dans certains lieux de travail sur la base de motivations proportionnée (comme il est par exemple interdit d’utiliser les téléphones mobiles ou de manger, mais pas de porter des chaussettes vertes).

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