Cancer et économie : le ministre Macron justifiera-t-il le prix inhumain des anticancéreux ?

Bonjour

Ils ont choisi Le Figaro.  Cent-dix cancérologues (tous ceux connus des médias n’y sont pas) 1  signent dans le vieux quotidien une tribune originale : « L’urgence de maîtriser les prix des nouveaux médicaments contre le cancer ». C’est la version française d’un phénomène observé il  y a peu aux Etats-Unis où, comme chacun sait, la Sécurité sociale n’existe pas. Extraits :

« À travers des pétitions et des articles, des médecins américains spécialistes du cancer ont exprimé leurs inquiétudes devant les prix de ces innovations, s’émouvant de les voir passer de 10.000 à plus de 120.000 dollars par patient et par an en une quinzaine d’années. De fait, des dizaines de millions d’Américains qui ne bénéficient ni d’une aide de l’État ni d’une assurance santé personnelle ne peuvent déjà plus profiter de ces progrès thérapeutiques. Quant à ceux qui sont pourtant détenteurs d’une assurance santé, ils peuvent néanmoins avoir à s’acquitter d’un «reste à charge» de 25.000 à 30.000 dollars par an, soit la moitié du revenu moyen des ménages aux États-Unis.

Qu’en est-il en France ?

« Le régime de santé solidaire dont nous bénéficions en France met pour l’instant les patients à l’abri. Mais pour combien de temps? Et jusqu’à quel niveau d’inflation des prix? Longtemps, l’industrie pharmaceutique a calculé le prix d’un médicament en fonction de l’investissement qu’elle avait consacré à la recherche et au développement (R&D) de celui-ci. Or, aujourd’hui, de façon paradoxale, les prix des nouveaux produits explosent alors que le coût de leur R&D a diminué. En effet, alors que les anciens traitements du cancer étaient souvent issus de longs et difficiles screenings plus ou moins systématiques, les nouvelles molécules commercialisées par les industriels visent des cibles définies a priori, et le plus souvent fournies par la recherche publique. »

On lira avec intérêts cette tribune où l’on voit (enfin !) des prescripteurs s’intéresser à la généalogie des prix facturés à la collectivité par des géants de Big Pharma – géants qu’ils ne connaissaient, jusqu’à présent, que via des essais cliniques et des hasards de congrès. On lira aussi ces signataires affûter leurs contre-arguments avant la défausse connue des fabricants.

« Mais, se défend l’industrie pharmaceutique, ces prix sont à la hauteur de l’efficacité des traitements et de l’amélioration des services rendus, un investissement pour de moindres dépenses, en quelque sorte. Outre que beaucoup de ces innovations ne présentent pas un bénéfice qui justifie de telles assertions, on peut se demander si, même quand l’efficacité est majeure, cela autorise en soi de tels excès. Le prix des antituberculeux apparus au milieu du XXe siècle n’a heureusement pas été défini en fonction des années de sanatorium et des morts évitées. »

 Marchés capables de supporter

Et ces cancérologues d’arriver à cette réalité qui veut que les prix des nouveaux traitements du cancer sont déterminés par l’idée que les industriels se font de ce que les marchés sont capables de supporter. On lira, enfin, les propositions que font les signataires aux « pouvoirs publics » français – propositions qui témoignent de leur « préoccupation extrême ». On retiendra notamment leur souhait « de rendre le système d’arbitrage des prix plus démocratique et transparent, en y associant de façon structurelle des représentants des patients et des professionnels ». En finir en somme avec cette politique du grand secret de la fixation des prix du médicament – une politique anti-démocratique dont tous les gouvernements se sont accommodés et qui n’a que trop duré.

Le 4 février 2014 François Hollande lançait, solennellement, le nouveau « Plan Cancer » en présence de la Pr Agnès Buzyn (qui ne signe pas la tribune du Figaro). Deux ans plus tard qui, au sein du gouvernement, aura le pouvoir, sinon le courage, de répondre au redoutable appel des cent-dix cancérologues ?

A demain

1 La liste des 110 signataires: L. Ades, F. André, T. André, M. Attal, M. Bagot, A. Baruchel, J.O. Bay, F. Bertucci, D. Blaise, N. Boissel, J. Bonneterre, D. Bordessoule, P. Bougnoux, D. Bouscary, R. Bugat, J.Y. Cahn, F. Calvo, M. Campone, S. Castaigne, M. Cavazzana, C. Chabannon, F. Chauvin, M.P. Colombat, C. Cordonnier, S. Culine, E. Deconinck, A. Delmer, H. Dombret, J.Y. Douillard, J.B. Dubois, M. Ducreux, F. Duffaud, C.Durdur, A. Eggermont, F. Eisinger, M. Espié, T. Facon, F. Fenaux, J.M. Ferrero, P. Feugier, A. Fischer, G. Freyer, P. Fumoleau, G. Ganem, C. Gardin, S. Giraudier, J. Gligorov, A. Goncalves, P. Guardiola, D. Guyotat, E. Gyan, C. Haïoun, J.L. Harousseau, O. Hermine, M. Hunault, N. Ifrah, A. Jaccard, P.Kerbrat , J.L. Lagrange, T. Lamy, G. Laurent, P. Laurent-Puig, V. Leblond, S. Legouill, F.X. Mahon, D. Maraninchi, G. Marit, J.P. Marolleau, J.J. Mazeron, J. Mazières, M. Michallet, L. Mignot, N. Milpied, J.L. Misset, M. Mohty, P. Moreau, F. Morschhauser, S. Nguyen-Quoc, S. Oudard, R. Peffault de la Tour, J.M. Phelip, T. Philip, A. Pigneux, X. Pivot, J.L. Pujol, H. Roché, P. Rousselot, S. Salas, G. Socié, M. Schneider, J.F. Seitz, H. Sobol, F. Suarez, J. Taïeb, C. Thieblemont, A. Thyss, H. Tilly, J.M. Tourani, O. Tournilhac, V. Trillet-Lenoir, N. Tubiana-Mathieu, A. Turhan, B. Varet, P. Verrelle, J.P. Vernant, N. Vey, P. Viens, E. Wattel, M. Ychou, R. Zittoun.

3 réflexions sur “Cancer et économie : le ministre Macron justifiera-t-il le prix inhumain des anticancéreux ?

  1. Nouvellement abonnée à vos articles, j’en savoure les analyses et les pertinences, et j’en apprécie la variété des sujets et la hauteur de jugement que vous y apportez. Merci à vous.
    Concernant cet article particulier, où j’apprends ahurie (naïve ?) que les prix des médicaments anti-cancéreux (probablement d’autres aussi) se calculent selon le « bénéfice » économique apporté et non son coût de production, notamment de R§D, vous notez qu’Agnès Buzyn ne l’a malheureusement pas signé (ancienne directrice de l’Inca et nouvelle présidente de la HAS). Je complèterai en signalant que Jean-Luc Harousseau, ancien président de la HAS, fait lui partie des signataires. Que faut-il en conclure sur la liberté d’expression à la tête de la HAS ?

    • Merci. Chacun répondra librement à la question fort intéressante que vous posez quant à la liberté d’expression dont jouissent celles et ceux qui occupent les hautes sphères.
      J.-Y. N.

  2. Attention toutefois à vérifier que les bénéfices soient réels en termes de prolongement d’une vie digne.

    Trop d’études prennent comme critère de jugement un critère commode; regression de la tumeur de n% ;temps d’apaprition d’une récidive, évoution des marqueurs tumoraux.

    Or ces nouveaux traitements sont souvent aussi très toxiques et les effets secondaires sévères conduisent en réanimation certains malades pour une survie misérable ou pour y mourir.

    Il faut se concentrer sur les de plus en plus rares études comportant non pas des critères de substitution ou composites mais des critères « durs » le moins falsifiables possibles (dans le sens français, non anglais du moy) et qui comptent pour le patient (« patient oriented outcomes »).

    De plus même les plus huppés de nos spécialistes se laissent souvent aveugler par des tests statistiquement très significatifs , ce que permettent les études sur de très nombreux malades avec un effet riquiqui.

    Tout n’est pas si simple.

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