Peau humaine 100% artificielle (suite éthique): les donneurs ne sont pas intéressés aux bénéfices

 

Bonjour

C’est bien une nouvelle cartographie de la bioéthique qui émerge aujourd’hui. La question centrale demeure, laïque mais jamais très éloignée des religions. C’est celle d’une morale à la fois en marche et appliquée au corps humain, le nôtre, celui des autres. Ce sont les mêmes clefs de voûte françaises, le consentement éclairé et la gratuité, le bénévolat et l’anonymat. Et, par-dessus tout cela,  l’indisponibilité du corps humain – sorte de transcendance corporelle républicaine devenue révolutionnaire en ce qu’elle s’oppose désormais ouvertement aux lois du marché.

Cette nouvelle cartographie est périphérique. Elle se cristallise souvent sous une forme médiatique. On la retrouve ainsi dans des affaires comme celle de l’essai clinique mortel de Rennes (location-indemnisation de volontaires sains dont le corps naïf est champ d’essai clinique). On la croise dans l’affaire du vendeur se sperme présenté comme d’une intelligence supérieure à la normale quand il était psychotique et toxicomane  (commercialisation des cellules sexuelles). Elle est d’une évidence éclairante dans les nouvelles dispositions législatives françaises sur le consentement-refus  au don d’organe (justement dénoncées par le Dr Alain Tenaillon dans le dernier éditorial de La Revue du Praticien : « Trois lois de bioéthique pour rien ! ». C’est une forme de scandale démocratique. Nous y reviendrons.

Collagène humain

Périphérie ? C’est l’affaire de la peau humaine 100% artificielle dont nous parlions il y a quelques jours : « Impensable mais vrai : la peau humaine 100% artificielle (imprimée en 3D) arrive sur le marché ». Artificielle, certes, mais élaborée à partir d’un substrat bien humain.

C’était une information à caractère commercial diffusée dans le cadre du salon « In-Cosmetics »  par le groupe espagnol  BioDan Group : présentation de « la première peau au monde 100% humaine utilisable pour tester des produits cosmétologiques ». Le contraire d’une peau de bête ; créée uniquement à partir de cellules humaines ; composée d’un épiderme et d’un derme ; et capable de produire ses propres fibres de collagène humain.

BioDan Group ajoutait que cette peau tissée dans ses ateliers de Madrid pourrait aussi être produite par impression 3D.  En 2017 cette peau humaine devrait ainsi disponible pour traiter les ulcères chroniques. Puis il précisait :

« Ce tissu, prélevé sur des donneurs sains, est composé de deux couches distinctes que sont l’épiderme et le derme, ainsi que des deux principaux constituants cellulaires de la couche épidermique et dermique, les kératinocytes et les fibroblastes. »

Marcottage et bouturage

La question démangeait : qui sont les « donneurs sains » sur lequel on prélève le tissu qui sera ensuite ensemencé… bouturé… marcotté… expansé… puis imprimé ? Combien sont-ils ? Et sont-ils intéressés aux bénéfices ? Nous avons, fort obligeamment reçu la réponse du  Dr Jose Luis Jorcano, président du Comité Scientifique de BioDan Group :

 « Il existe des lois spécifiques qui régulent les dons pour les biopsies réalisées aussi bien pour la recherche que pour des raisons commerciales. Les biopsies se font sur des donneurs sains qui doivent signer un formulaire de consentement éclairé. Leurs cellules, du fait qu’elles sont cultivées, sont testées par une batterie de virus, bactéries et champignons.

 « Les dons ne servent pas spécifiquement à la production de notre tissu.  Nous profitons d’une opération chirurgicale programmée chez le patient/donneur pour prélever de la peau. Un cas typique serait une intervention pour un phimosis infantile.

 « Dans le cadre de la loi, il est interdit de rémunérer ou de percevoir de l’argent pour des dons d’organes. D’autant plus dans notre travail, où nous utilisons des résidus opératoires de chirurgie esthétique (liposuccion, phimosis…). »

Contes cruels

On songe ici à La piel que habito (« La peau que j’habite »), un drame terriblement espagol que l’on doit à Pedro Almodóvar. En réalité il est adapté du roman de l’écrivain français Thierry JonquetMygale. Le film est aussi très inspiré du conte Véra tiré des Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam.

« Robert Ledgard, un chirurgien esthétique, met au point une peau synthétique, technique révolutionnaire qui conforte sa réputation. Mais il garde le secret sur les tests qu’il a menés sur une femme cobaye, Vera, qui vit enfermée dans son manoir dans la région de Tolède. La relation entre le médecin et sa patiente est trouble et mal vue de la seule personne à détenir le secret : Marilia, la fidèle servante du chirurgien. »

 La peau humaine 100% artificielle se hérisse-t-elle ?A-elle, cette peau éthique et non animale, la chair de poule ?

A demain

PS: Un ami lettré, ancien du Monde nous fait part de sa surprise. Il se dit étonné que nous n’ayons « pas Je suis fait allusion au chef d’œuvre de Curzio Malaparte, « La Peau » ». « Il y a dans ce livre quelques grands moments, nettement plus forts que tes histoires de tissage thérapeutique, assure-t-il. Notamment, la remarque d’une vieille aristocrate italienne qui donne son titre au bouquin… ».

‘’La Peau’’ (en italien La pelle) est un roman  autobiographique de l’écrivainjournaliste  italien Curzio Malaparte paru en 1949. Il traite de l’Italie, et en particulier de la ville de Naples, pendant les combats de la Seconde Guerre mondiale et à l’occasion de l’éruption du Vésuve en 1944. Malaparte met en scène la libération d’une Italie affamée face aux armées américaines qui découvrent l’Europe. Humanisme baroque et désespéré, humour grinçant au travers des grands thèmes malapartiens : la  honte, le dégoût et la pitié. Le pourrissement côtoie l’obscène, l’atroce, le macabre.

Certains  spécialistes voient des parentés d’écorchés vifs entre les vies et les œuvres de Louis-Ferdinand Céline et de Curzio Malaparte. Bertrand Poirot-Delpech, dans Le Monde du 24 juillet 1987 :

« Il est l’anti-Céline, dans la mesure où il conserve une sainte horreur de la mouise qu’il a observée et subie. La nécessité, où plonge la guerre, de sauver sa peau ou de la vendre, il n’y voit pas une fatalité jouissive, ni le fin mot de l’homme, moins encore, comme tant de peintres du désastre, un sujet juteux. Toujours, il finit par préférer les lueurs d’aube à celles du crépuscule ; et sa prose en est illuminée. »

Céline, le 23 avril 1947, du fond de son Rigshospital-prison de Copenhague, dans une lettre à Henri Mahé : « (…) Chez moi rien n’est gratuit .J’ai payé pour tout, effroyablement payé.  A la guerre –et dans la paix. Les autres trichent, truquent. Je suis toujours prêt à mettre mas peau sur la table et mes malheureux 4 sous. (…). »

 

Une réflexion sur “Peau humaine 100% artificielle (suite éthique): les donneurs ne sont pas intéressés aux bénéfices

  1. Bizarre !
    « Leurs cellules, du fait qu’elles sont cultivées, sont testées par une batterie de virus, bactéries et champignons »
    testées PAR ?
    Something lost in translation ?
    ¡ Si no lo veo, no lo creo !

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