Tchernobyl et cancers de la thyroïde : le nuage radioactif s’est bien arrêté avant la frontière

Bonjour

Trente ans, jour pour jour : Tchernobyl. Les médias généralistes multiplient les reportages impressionnistes. Sur la centrale-sanctuaire, sur le site, sur le végétal, l’animal et l’humain. La peur de l’atome, toujours recommencée.

Les humains, précisément, et le cancer de la thyroïde.  Peut-on faire le point sur les connaissances épidémiologiques concernant l’évolution de l’incidence de ce cancer depuis trente ans ?   Le dernier Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire (daté du 26 avril) s’y emploie. Il s’y emploie au risque de heurter quelques « croyances solidement ancrées dans de nombreux esprits ».

Ce numéro s’ouvre sur une synthèse éditorialisée 1 qui pourrait bien encore, trente ans plus tard, être perçu comme provocateur. Elle est signée « François Bourdillon & Jacques Repussard ». Le premier est directeur général de l’Institut de veille sanitaire et de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé. Le second est Directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Que nous disent-ils ?

1 L’incidence croissante du cancer de la thyroïde. Ce cancer était relativement rare il y a 25-30 ans. Son incidence a beaucoup augmenté, partout dans le monde – avec cependant d’importantes variations géographiques, y compris en France. « Les études montrent que cette augmentation s’explique en grande partie par le diagnostic de cancers de petites tailles, de stade précoce, dont la plupart n’évoluent pas vers une expression clinique » résument les auteurs.

On peut le dire autrement : l’augmentation observée « pourrait être liée à l’évolution des pratiques de diagnostic ». Une preuve en est que  l’incidence est plus forte « dans les populations les plus consommatrices de soins ». Explication : la glande thyroïde est mieux surveillée, notamment lors d’examens réalisés au niveau de la région cervicale pour d’autres indications, et les technologies utilisées sont de plus en plus performantes.

2 Imagerie médicale et dentaire. L’évolution des pratiques diagnostiques n’explique pas tout.  D’autres facteurs de risque existent. La mieux connue est l’exposition aux rayonnements ionisants pendant l’enfance (exposition externe aux rayons X ou gamma et exposition interne suite à l’inhalation ou l’ingestion d’iode-131). « L’exposition croissante aux rayonnements ionisants liée aux examens d’imagerie médicale et dentaire est donc un sujet à traiter du point de vue de la santé publique » soulignent les éditorialistes. Ils ne disent toutefois pas comment.

3 Les retombées radioactives de l’accident. Trente ans après, l’idée selon laquelle ces retombées radioactives seraient en partie responsables de l’accroissement de ce type de cancer en France « reste solidement ancrée dans de nombreux esprits ». Et ce même si la France est très éloignée des territoires fortement contaminés (en Biélorussie, en Ukraine et en Russie).

Une illusion ? Force est bien de constater  qu’il existe de fortes disparités d’incidence de cancers de la thyroïde d’un département français à l’autre ; et que ces disparités d’incidence « ne dessinent pas un gradient géographique cohérent avec celui des retombées de Tchernobyl, dégressif d’est en ouest ». Exemple : « une incidence élevée est observée dans les registres de cancer de l’Isère, de la Gironde et de la Vendée, et une incidence faible dans ceux du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et la Manche ».

4 Laits contaminés.  Les principales conséquences de cet accident nucléaire sur l’incidence du cancer de la thyroïde (rappelées dans ce numéro du BEH) sont une augmentation très importante de ce cancer dans la population fortement exposée aux rejets d’iode radioactif à l’époque de l’accident (dans certains territoires d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie). Il s’agit plus particulièrement les enfants ayant ingéré du lait contaminé. Le rôle de l’iode-131 dans le développement de ces pathologies a été clairement été établi.

5 La France probablement indemne. En France, les niveaux d’exposition ont été  très inférieurs à ceux des territoires proches de la centrale. « Compte tenu de l’incidence annuelle moyenne particulièrement faible chez l’enfant (moins de 1 pour 100 000), les calculs ont montré que le nombre de cas attribuables aux retombées de l’accident se situait très probablement à l’intérieur de la fourchette de variabilité du nombre total de cas survenant spontanément » écrivent les éditorialistes.

Prudents, ils ajoutent : que ce « raisonnement probabiliste » n’apporte pas la « preuve irréfutable » qu’il n’y ait pas d’excès de cas. Ils rapportent alors les enseignements des opérations de dépistage thyroïdien systématique mises en place dans les mois suivant l’accident de la centrale de Fukushima.  On bute alors sur l’écueil du phénomène de « surdiagnostic » lié au caractère systématique du dépistage.

6 Ne pas traiter. Paradoxe sanitaire, ces « surdiagnostics » « constituent en eux-mêmes une préoccupation de santé publique, car ils débouchent le plus souvent sur une intervention chirurgicale potentiellement dommageable ainsi que sur la mise en route d’un traitement dont la personne sera dépendante à vie, avec des surcoûts qui apparaissent non justifiés puisque nombre de ces cancers diagnostiqués seraient restés sans expression clinique en l’absence de traitement ».

7 Prévoir ou gémir, il faut choisir. Comment conclure ? L’éditorial s’achève entre les lignes. Les auteurs ne disent pas, pour reprendre une formule devenue culte que le nuage « s’est arrêté à la frontière » 2.  On pourrait toutefois le comprendre. L’urgence, pour eux, est de tenir compte de ces informations pour, le cas échéant, « définir une stratégie d’intervention ». Ils évoquent un dispositif qui, « associé à des mesures de prévention et de communication sur le risque radiologique » permettrait « de minimiser les incertitudes sur l’exposition de la population et contribuerait à réduire l’anxiété ». « Ne pas prévoir c’est déjà gémir » écrivait, il y a cinq siècles, Léonard de Vinci. Il avait tout prévu, ou presque.

A demain

1 Bourdillon F, Repussard J. Éditorial. « Cancer de la thyroïde et accident nucléaire : où en sommes-nous 30  ans après Tchernobyl et 5 ans après Fukushima ? » Bull Epidémiol Hebd. 2016; (11-12):198-9.

2 Sur ce thème on se reportera au remarquable montage signé de Michel Alberganti disponible sur Slate.fr :« Ce que l’on disait sur le nuage de Tchernobyl et le risque nucléaire au moment de la catastrophe [VIDEOS] »

 

Une réflexion sur “Tchernobyl et cancers de la thyroïde : le nuage radioactif s’est bien arrêté avant la frontière

  1. Le surdiagnostic (diagnostic posé à tort d’une affection qui n’existe pas) ne concerne pas que les cancers de la prostate et du sein notamment en raison de dépistages bien intentionnés mais scientifiquement infondés.
    Voir à ce sujet :
    Overdiagnosed. Gilbert Welch. Il décrit entre autres les excès de diagnostics de cancers de la thyroïde. http://www4.fnac.com/livre-numerique/a4238514/Gilbert-H-Welch-Overdiagnosed#FORMAT=ePub#int=NonApplicable|4235371|NonApplicable|L1
    Traduit par un canadien:
    http://livre.fnac.com/a4235371/Gilbert-H-Welch-Le-surdiagnostic.

    D’autre part un auteur, dans un livre intitulé je crois « L’imposture verte » avait écrit que aucun « officiel » n’avait jamais dit que le nuage de Tchernobyl s’était arrété aux frontières de l’hexagone.

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