Chômage: plus de 10 000 morts chaque année. Une « fatigue de la compassion » tend à s’installer

Bonjour

Le chômage de masse installé dans le temps est une plaie. C’est aussi, comme chacun peut le mesurer, un sujet éminemment politique. C’est aussi un sujet dont le politique, impuissant, ne veut généralement pas mesurer l’impact en termes de santé publique. Le chômage frappe, en France, 10,6 % de la population active – 5,4 millions de personnes alternent chômage et emploi précaire. Que faire ? Les gauches s’entre-déchirent. Les droites prospèrent.

Fatigues

Institution très largement décriée pour son inutilité le Conseil économique social et environnemental (CESE) vient, sur ce thème, de faire œuvre utile. Trente-cinq ans, jour pour jour, après l’accession de la gauche au pouvoir (sous la Vème République) il s’est penché sur ce traumatisme : « Séance du 10 mai 2016 : L’impact du chômage sur les personnes et leur entourage ».

« Le chômage a un impact social majeur. Il augmente le risque de séparation et d’isolement social, il impacte l’avenir scolaire des enfants (Insee, 2004), il retarde la venue d’un premier enfant (INED, 2011). Non seulement ces conséquences sont ignorées mais « une certaine fatigue de la compassion » s’exprime. Ainsi, 60 % des personnes interrogées estiment que les chômeurs pourraient trouver un emploi s’ils le voulaient vraiment (…). Pourtant, notre pays voit arriver chaque année 150 000 actifs s de plus sur le marché du travail sans que notre pays puisse créer un nombre suffisant d’emplois. »

Traumatisme et précarité

Pour le CESE entre 10 000 et 14 000 morts prématurées sont, chaque année, imputables au chômage du fait de l’augmentation de l’incidence de certaines pathologies, maladies cardiovasculaires et cancers notamment. Il multiplie le risque d’épisode dépressif. Une progression de 10 % du taux de chômage se traduit par une augmentation de 1,5 % du taux de suicide.  Au traumatisme de la perte d’emploi s’ajoute la précarité financière. Les indemnisations jouent certes un rôle d’amortisseur de la baisse des revenus mais 40 % des chômeurs ne les perçoivent pas, ou mal, et la moitié d’entre eux touchent moins de 500 euros par mois (chiffres 2014).  Et le « non-recours » à leurs droits aux prestations sociales n’est pas rare chez les personnes les plus défavorisées.

Le CESE propose, entre autres mesures, la réalisation d’un bilan médical dès le premier entretien avec le conseiller Pôle emploi. Il recommande que soient diligentées des études épidémiologiques ciblées sur la population des chômeurs pour mieux cerner les facteurs de risque et l’instauration de dispositifs d’écoute offrant aux personnes inscrites à Pôle emploi la possibilité d’accéder à un soutien psychologique. Il insiste sur la nécessité de renforcer le caractère global de l’accompagnement des personnes en situation de chômage. Comment ne pas voir que la « vie de famille » est l’une des « victimes collatérales » du chômage ?

Combien de suicides ?

Le CESE ne dit rien sur la lutte à mener contre la « fatigue de la compassion » qui commence à s’installer. Depuis quand ? Comment ? Pourquoi ? A qui profite-t-elle ?

On peut, en écho, lire l’entretien accordé à La Revue du Praticien Médecine Générale (Serge Canasse) par Michel Debout, psychiatre 1. Deux extraits :

« L’Observatoire national du suicide va commencer une enquête  en se fondant sur les données des instituts de médecine légale. À partir du suivi d’une cohorte de 6 000 volontaires pendant 7 ans, Pierre Meneton, chercheur à l’Inserm, estime que le nombre de décès liés au chômage est de 15 000 à 20 000 par an, de causes très variées. Ce sont des personnes jeunes, de moins de 65 ans. »

« Avec mon expérience de médecin légiste je suis frappé par les similitudes qui existent entre l’état de certains chômeurs et celui des victimes de traumatismes (accident, agression, deuil, etc.), dont on sait depuis longtemps que leur santé est fragilisée. Elles peuvent évoluer vers une récupération totale ou des troubles psycho-relationnels ou même un syndrome dépressif. C’est ce qui se passe au moment de la perte d’emploi qui pour moi induit un psycho-traumatisme du même ordre. »

A demain

1 Le Pr Michel Debout est l’auteur de l’ouvrage « Le traumatisme du chômage Alerte sur la santé de cinq millions de personnes » (Editions de l’Atelier, 2015)

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