Tuerie de Nice: le profil psychiatrique du meurtrier devra-t-il être revu et corrigé ?

Bonjour

Une polémique sur Nice chasse l’autre. L’abcès est désormais politique, enchâssé, grossissant. François Molins, procureur de la République de Paris sort chaque jour de nouvelles cartes de son dossier, un dossier policier chaque jour un peu plus étoffé. (On attend toutefois toujours les résultats de la toxicologie). Jeudi 21 juillet, sept jours après l’attentat terroriste, il a tenu un nouveau « point presse ». Et il a rendu publiques une série de données qui lui font peut-être regretter une phrase qui, le lundi 18 juillet, ne lui avait nullement échappé.

Ce jour là François Molins avait, déjà, fait une déclaration à la presse. Il exposait les différents éléments laissant penser que l’acte meurtrier de Nice était « prémédité » et qu’il s’agit bien d’un acte « terroriste » au sens de la définition juridique du droit pénal français : « qui a pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». François Molins avait aussi fourni des éléments précieux quant au mode de vie et à la personnalité du meurtrier : « Il ne pratiquait pas la religion musulmane, buvait de l’alcool, consommait de la drogue et avait une vie sexuelle débridée ».

Comme Bernard Cazeneuve le matin même sur RTL  le procureur  avait parlé d’une radicalisation récente et très rapide : « Depuis huit jours, il s’était laissé pousser la barbe, expliquant que la signification était religieuse. Il ne comprenait pas pourquoi Daech ne pouvait pas prétendre à un territoire » et précise que le tueur avait fait des « recherches quasi quotidiennes de sourates du Coran ». Et le procureur de la République de Paris d’expliquer que dans ce domaine les passages à l’acte pouvaient être « d’autant plus rapides que les personnalités étaient perturbées ».

Evaporations psychopathologiques

« Si l’on retient cette hypothèse (hautement crédible), la rapidité de la radicalisation Mohamed Lahouaiej Bouhlel témoigne de l’ampleur des perturbations psychopathologiques qui ont pu conduire à la tuerie du 14 juillet » écrivions-nous après avoir entendu le procureur de la République de Paris. Or voici que François Molins bouleverse la donne. Il explique aujourd’hui que loin d’être un tueur compulsif et isolé Mohamed Lahouaiej Bouhlel aurait « mûri » son projet depuis plusieurs mois – et il aurait bénéficié de « complicités ». Est-ce dire que le profil psychiatrique s’évaporerait ? Certains pourraient presque le souhaiter.  On ne regarde pas aisément la folie dans le blanc des yeux.

Les médias généralistes répètent à l’envi les informations offertes par le procureur. Cinq personnes soupçonnées d’avoir aidé le meurtrier (toutes inconnues des services de renseignement) viennent d’être mises en –examen pour association de malfaiteurs. Trois d’entre eux – Ramzi A., un Franco-Tunisien de 21 ans né à Nice ; Chokri C., un Tunisien de 37 ans né à Sousse ; et Mohamed Walid G., un Franco-Tunisien de 40 ans, également né en Tunisie – ont, en outre, été mis en examen pour complicité -d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste. Des échanges de SMS semblent indiquer que ces trois hommes connaissaient le projet de Mohamed -Lahouaiej Bouhlel.

Selon les informations du Monde (Soren Seelow) « le tueur a enregistré un message audio, le 14  juillet vers 17  heures, sur son téléphone :  » Chokri et ses amis sont prêts pour le mois prochain, maintenant ils sont chez Walid. «  A 22 h 27, soit un quart d’heure avant l’attaque, il envoie un dernier SMS à Ramzi A. :  » Je voulais te dire que le pistolet que tu m’as ramené hier, c’était très bien, alors on ramène 5 de chez ton copain. C’est pour Chokri et ses amis. «  Demandait-il la fourniture d’autres  » pistolets «  pour une attaque prévue  » le mois prochain «  ? Les enquêteurs ne l’excluent pas ». Comment le pourraient-ils ?

Sympathies au conditionnel

Deux des mis en examen « semblaient partager une sympathie pour la cause djihadiste ». Le 10  janvier 2015, trois jours après l’attentat contre Charlie Hebdo, Mohamed Walid G. avait ainsi envoyé au futur tueur de Nice le SMS suivant :  » Je ne suis pas Charlie… Je suis content, ils ont ramené des soldats d’Allah pour -finir le travail.  » »

Le procureur de la République de Paris a encore ajouté que les enquêteurs ont aussi découvert, dans le téléphone de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, plusieurs photos datant des 11 et 13  juillet 2016, représentant les deux hommes à bord du camion qui servira à commettre l’attaque. Le lendemain du massacre, -Mohamed Walid G. retournera d’ailleurs sur la promenade des Anglais pour filmer, à l’aide de son portable, «  la scène de crime ». Début 2016, les modalités du passage à l’acte du tueur de Nice semblent s’être précisées. Le 4  avril, Chokri C. lui envoie un message sur Facebook :  » Charge le camion, met dedans 2 000  tonnes de fer, et nique, coupe lui les freins mon ami, et moi je regarde. «  Selon les caméras de vidéosurveillance, l’auteur de ce message s’est promené au côté du tueur à bord du poids lourd sur la promenade des Anglais, le 12  juillet à 20 h 30, soit deux jours avant l’attaque.

Que voulait-il signifier ? Et quelles significations donner aux innombrables photos et SMS retrouvés dans le téléphone de Mohamed Lahouaiej Bouhlel ? L’enquête devra désormais également vérifier si des liens – « non établis à ce jour » – existent entre certains de ces suspects et l’organisation Etat islamique, qui a revendiqué l’attaque.

David Thomson et Gilles Kepel

Ces nouvelles données ne doivent pas faire oublier qu’il y a quatre jours le ministre de l’Intérieur et le procureur de la République de Paris parlaient ouvertement du « déséquilibre » et du caractère « perturbé » de la personnalité de Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Et la question reste entière de savoir combien de personnalités souffrant de pathologies psychiatriques peuvent devenir des acteurs « de proximité » du terrorisme djihadiste

Ce sujet était commenté il y a peu par David Thomson, reporter à RFI et auteur du livre « Les Français djihadistes » :

« Certains tentent de minorer le caractère djihadiste du terroriste en mettant en avant ses troubles psychologiques mais être déséquilibré n’a jamais empêché d’être djihadiste. Il n’y a pas vraiment de profil type de terroristes. Il faut se souvenir de Salah Abdeslam qui, deux semaines avant les attentats, fumait du shit et était connu pour faire la fête.

 Que cet homme commette de tels actes et ne soit pas suivi par les services de renseignements, c’est inédit. C’est la première fois. Il faudra comprendre comment cela a pu se passer. Depuis le mois de mai, le message de l’EI a changé. Jusque-là, dans sa propagande, l’EI demandait aux djihadistes de les rejoindre. Maintenant ce n’est plus le cas, ils disent : “Restez chez vous et frappez-les chez vous”. Ils s’adressent à des gens qui n’ont pas de liens physiques avec eux mais relaient leur propagande.

C’est parce qu’ils reculent en Irak et en Syrie et vont bientôt retourner en clandestinité. Quant à la frontière turque, elle est progressivement fermée. Résultat, l’EI ne peut plus accueillir de soldats. Le changement de la structure du groupe change donc leur stratégie. Mais ils ne sont pas moins dangereux pour autant, au contraire, car cela implique une dispersion de la menace terroriste. » »

Machiavel et martyr rédempteur

C’est une lecture voisine mais différente que propose Gilles Kepel dans Le Figaro :

 «  Ce qui apparaît, c’est un petit délinquant aux antécédents psychiatriques lourds, condamné récemment après une altercation avec un automobiliste. Un type qui, encore une fois imprégné de cette atmosphère djihadiste qui circule sur le Net, a décidé de mettre en œuvre sa propre opération avec les moyens à sa disposition. En l’occurrence, un camion qu’il sait conduire de par sa profession de chauffeur-livreur. Une opération dont il se doute qu’elle est suicidaire, fin qui donne un aboutissement métaphysique, politique et planétaire à sa psychose.  (…) Et même le péché – boire, forniquer, voler – est effacé par le martyre rédempteur. »

Et dans une tribune de Libération l’historien Olivier Christin écrit :

« L’EI introduit en cela une rupture radicale dans l’histoire du terrorisme religieux et politique, qui a longtemps conféré une place centrale aux questions d’organisation et de formulation doctrinale, en acceptant d’adouber les gestes les plus atroces et fous commis par des«sympathisants» et des «soldats» à l’allégeance incertaine et donc de cautionner des massacres où se mêlent convictions religieuses, hostilité aux interventions en Syrie et en Irak, antisémitisme, mais aussi frustrations personnelles, haine de soi et aspiration au suicide. La cause EI accueille toutes les colères.

Elle accouche par là d’un conflit inédit, sans front et sans issue, que de simples individus peuvent alimenter en y déversant leur soif de vengeance. Un piège tendu aux démocraties, qui risquent de troquer le combat politique pour une guerre et de sacrifier ce qui en fait justement des démocraties, en «laissant propager un mal qui étouffera jusqu’au bien que vous vouliez conserver» (Machiavel, Discours, livre III). »

Pois chiche cérébral

« Les dirigeants de l’EI savent que plus ils occupent l’espace médiatique, plus ils vont avoir d’écho soit dans des populations radicalisables soit dans des populations psychopathiques » explique à l’AFP le psychanalyste Patrick Amoyel (Université  Nice Sophia Antipolis). François Molins dit-il autre chose quand il explique, à propos du « terrorisme de proximité » : « C’est cette idéologie fanatique et mortifère qui peut conduire certains individus à passer à l’acte, sans avoir besoin de se rendre en Syrie et sans avoir besoin d’instructions précises ».

On peut aussi retenir le constat pragmatique du Dr Daniel Zagury, psychiatre et expert bien connu de la justice et des médias. Selon lui les malades mentaux sont peu nombreux dans les affaires d’actes djihadistes – environ 10% des cas. « Les autres, a-t-il expliqué à l’AFP, sont soit de petits délinquants avec un pois chiche dans la tête, qui ont eu une première vie de toxicos, de trafic, et se rachètent une deuxième vie qui lave la première dans l’islam radical; soit, les plus dangereux, des sujets strictement normaux qui ont un engagement idéologique sans passé délinquant, éventuellement avec des études, très déterminés ».

Ce constat va-t-il évoluer ? Les « terroristes de proximité » vont-ils s’auto-recruter parmi des personnalités pathologiques d’autant plus potentiellement exposées que leur prise en charge médicale et psychologique est inexistante ? Poser ces questions aux frontières de la psychiatrie, de l’ordre et du droit expose certes aujourd’hui au risque d’être accusé de vouloir expliquer et comprendre ainsi, par ricochet, de commencer à excuser les auteurs d’actes terroristes.

Posons que de telles accusations seraient sans fondement. Nous sommes le 22 juillet. L’urgence est bien ici de comprendre pour agir, agir pour prévenir. Une urgence d’autant plus grande que l’affaire de la tuerie de Nice prend chaque jour une dimension politique un peu plus délétère, un peu moins respectueuse des victimes et de leurs proches.

A demain

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