Mort d’Adama Traoré : le procureur de la République dira-t-il, en août, la vérité ?

 

Bonjour

« Mort d’Adama Traoré : la vérité étouffée » titre, aujourd’hui 2 août, Libération. Les deux journalistes-enquêteurs (Ismaël Halissat Amélie Quentel) ont pu consulter (terme admirable) « les auditions des différents gendarmes présents ce jour-là ». De cette manière ils ont pu « reconstituer les événements », plus précisément le moment, entre 17 heures et 18 heures, où Adama Traoré a perdu la vie. Nous étions le mardi 19 juillet lorsque des gendarmes de L’Isle-Adam (Val-d’Oise), commune voisine de Beaumont-sur-Oise, partent interpeller Bagui Traoré, le frère d’Adama, dans le cadre d’une enquête pour «extorsion de fonds avec violences».

Pièces essentielles

Ecoutons, ce sont des pièces essentielles dans une affaire qui reste à écrire  :

« Les forces de l’ordre se positionnent près des bars le Balto et le Paddock, où ils aperçoivent deux individus dont l’un pourrait correspondre à la description de la personne recherchée. (…)

Une patrouille s’oriente alors vers une adresse, indiquée par un témoin, proche des deux bars où étaient présents au départ les frères Traoré. Arrivés rapidement sur place, les gendarmes sont alertés par un homme habitant au rez-de-chaussée. Il leur indique qu’Adama Traoré se trouve chez lui. Les gendarmes pénètrent dans le logement«plongé dans l’obscurité», se dirigent vers le salon et distinguent une personne «enroulée dans un drap», par terre à côté d’un canapé«Nous nous jetons sur lui avec mes deux collègues», indique le gendarme le plus expérimenté des trois, précisant un élément important«Nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser mais il a pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation.»

Pas de résistance opposée

A ce moment-là, ils se rendent compte que le jeune homme n’est plus entravé, la paire de menottes [mise quelques minutes plus tôt] pendant sur un seul poignet. «On se trouvait à trois dessus pour le maîtriser», confirme un autre fonctionnaire présent sur place. Sous la pression des trois gendarmes, Adama les prévient alors qu’il «a du mal à respirer», ont-ils déclaré aux enquêteurs. L’un d’eux ajoute qu’Adama n’opposait pas de résistance. Le jeune homme, déjà connu des gendarmes pour des délits, est de nouveau menotté et palpé. Il se lève ensuite, «seul» mais «difficilement» pour être emmené dans la voiture. Le trajet est très court«trois à quatre minutes», pendant lesquelles Adama commence à montrer, selon les gendarmes, les premiers signes d’un malaise. Sa tête flanche vers l’avant.

 Arrivé dans la cour de la gendarmerie de Persan, Adama est sorti du véhicule et allongé par terre en position latérale de sécurité (PLS), toujours entravé par des menottes«ne sachant pas s’il simulait ou pas». Les agents remarquent qu’il s’est uriné dessus pendant le trajet. Les pompiers sont appelés à 17 h 46. Les gendarmes indiquent alors que l’homme, inconscient, respire encore. Un peu avant 18 heures, les secours commencent à effectuer sur place les premiers actes de réanimation. Les pompiers constatent que l’homme ne respire plus, le Samu est appelé dans les minutes qui suivent. Pendant environ une heure, les équipes tentent de le réanimer. Elles remarquent la présence de vomi à l’aide d’une sonde gastrique. A 19 h 05, le médecin du Samu cesse le massage cardiaque et déclare le décès d’Adama Traoré. Le jour des faits, le parquet saisit l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et la section de recherches de la gendarmerie. Une information judiciaire est ouverte dans la foulée. »

Incohérences et contradictions

Voilà pour la version des gendarmes. Elle sonne vrai. Deux autopsies médico-légales suivront associées à une communication imprécise, incohérente et contradictoire de M. Yves Jannier,  procureur de la République de Pontoise comme nous le détaillons sur Slate.fr 1. On oscille ainsi, sans jamais établir de lien de causalité, entre des hypothèses diagnostiques infectieuses et/ou cardiaques, sur fond d’absence de traces manifeste de violence significative. Et le procureur de la République de renvoyer à plus tard, « en août » étant entendu que  « l’explication de la cause du décès ne pourra être apportée qu’avec l’ensemble des analyses » bactériologiques, toxicologiques et  anatomopathologiques.

 Dans ce contexte le procureur de la République Yves Jannier n’a jamais communiqué sur la cause la plus directe de la mort (un «syndrome asphyxique») présente, selon diverses sources, dans les deux rapports d’autopsie. Pourquoi ? La question devra lui être posée. Où l’on revient à cette entité trop méconnue de l’asphyxie positionnelle que nous évoquions pour notre part dès le 24 juillet sur ce blog : « Adama Traoré est mort dans une gendarmerie. L’hypothèse de l’asphyxie positionnelle ».

Entité fatale

« L’asphyxie positionnelle (AP) est une entité fatale consistant en une entrave mécanique des mouvements respiratoires, due à la position du corps. Les conséquences en sont une hypoventilation alvéolaire importante et, le cas échéant, une hyperexcitabilité cardiaque. Cette dernière se produit en raison d’une acidose respiratoire associée à une libération massive de catécholamines lorsqu’un individu est entravé et soumis à une contrainte physique. Ainsi, ce syndrome, qui peut se produire lors de diverses circonstances, est surtout observé lors de contraintes physiques et en association avec un Excited delirium . Le diagnostic de l’AP se base essentiellement sur trois critères : une position corporelle entravant l’échange normal de gaz, l’impossibilité de se libérer de cette position et l’exclusion d’autres causes possibles de décès. »

 Tout désormais, converge vers cette hypothèse. Les examens complémentaires permettront-ils de la confirmer ? Il faut ici lire la Revue Médicale Suisse 2 et, peut-être, se pencher sur l’Excited delirium 3. Et méditer ces quelques lignes signées des spécialistes du Centre universitaire romand de médecine légale :

 « A l’autopsie, la cause de la mort n’est souvent pas établie sur les seules constatations macro- et microscopiques. En revanche, le décès peut être attribué au syndrome de l’Excited delirium,  dès lors que les circonstances de survenue sont suffisamment évocatrices, notamment s’il existe une composante d’AP, une notion de prise de cocaïne et une hyperthermie. »

A demain

 1 « Ce que les deux autopsies nous disent de la mort d’Adama Traoré » (Slate.fr , 1er août)

2  « Asphyxie positionnelle : une cause de décès insuffisamment connue » Bettina Schrag, Sébastien de Froidmont, Maria-del-Mar Lesta. Rev Med Suisse 2011;1511-1514.

3 « L’Excited delirium (ED) induit par la prise de substances psychotropes, notamment la cocaïne, est une entité bien connue et récemment actualisée par DiMaio. Il s’agit d’un état aigu d’excitation psychique et d’agitation physique qui augmente fortement les besoins en oxygène du corps, en particulier au niveau cardiaque. Plusieurs cas de décès subits ont été rapportés dans la littérature chez des individus ayant présenté un tableau typique d’ED. Le décès survenait après une arrestation policière mouvementée, suivie d’une immobilisation par différents moyens de contention physique. Cette immobilisation conduisait à une hypoventilation alvéolaire importante, dans un contexte d’hyperexcitabilité myocardique consécutive à une acidose respiratoire combinée à une libération massive de catécholamines. Lors des investigations médicales concernant de telles situations, il importe donc de connaître les antécédents personnels de la victime et les circonstances qui ont conduit à son décès, notamment en termes d’agitation, de moyens de contention mais aussi d’imprégnation alcoolique, médicamenteuse ou par stupéfiants, afin d’évoquer le diagnostic d’AP après avoir écarté toute autre possibilité. »

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s