Chroniqueur de lui-même, le président de la République ne cesse de parler aux journalistes

 

Bonjour

François Hollande n’est certes pas Louis XI. Il pourrait être un cousin par alliance de Philippe de Commynes, son mémorialiste. Le président de la République est un mémorialiste par procuration, un mémorialiste  de lui-même, aidé par de nombreux journalistes qu’il convie sous les ors de la République. Etrange situation,  méchamment croquée avec délice, ce weekend, par notre consœur du Monde Raphaëlle Bacqué : « Le président qui aimait les journalistes ». Une lecture indispensable, un scénario parfait pour une nouvelle série télévisée d’Arte sur les rapports entre Médias et Pouvoir.

Numéro du Président

Dans les milieux bien informés l’affaire était connue de longue date. On ne comptait plus le nombre de détenteurs de la carte de presse qui avaient en mémoire le numéro personnel du téléphone portable du président. Raphaëlle Bacqué a entrepris de lever le voile, de décrypter ces rapports que les plus rigoureux qualifieront d’incestueux. Extraits de cette redoutable mise en abyme :

« Depuis toujours, François Hollande parle aux journalistes. Disert et disponible, commentateur passionné des jeux politiques bien plus que des enjeux de société. Il racontait autrefois les socialistes, lisant les échos du Canard enchaîné – qu’on l’a longtemps soupçonné d’alimenter lui-même – pour décrypter sous la fausse confidence ou l’humour vache l’intérêt de tel ou tel informateur.

« Son arrivée à l’Elysée n’a presque rien changé. Le chef de l’Etat raconte désormais sa propre action présidentielle en se mettant en scène au présent de l’indicatif, le temps privilégié des récits journalistiques, comme pour un prêt-à-publier (…) Commentateur de sa propre action, le président répond à tous, fidèle à sa façon habituelle de gérer les hommes : tout le monde peut se placer sur la ligne de départ et advienne que pourra. » (…)

« Il échange des textos avec le service politique de France Inter. « Les journalistes politiques ont essayé de comptabiliser le nombre d’entre eux qui reçoivent des SMS du président. Ils ont dépassé le chiffre ahurissant de 70… Le moindre confrère qui enquête sur un ministre ou une affaire mineure a droit à son rendez-vous avec le président »avait fustigé l’ancienne compagne Valérie Trierweiler, elle-même journaliste, dans son livre réquisitoire Merci pour ce moment (Les Arènes, 2014).  »

Fonts baptismaux médiatiques

C’est ainsi, dans cette zone grise, que naissent bien des livres, parus ou à paraître Le  quotidien suisse Le Temps a pris sa montre : François Hollande « passe entre 30 % et 40 % de son temps avec des journalistes ».  Gaspard Gantzer, l’omniprésent conseiller en communication de l’Elysée a pris la sienne. Résultat : « à peine 5% ».

Raphaëlle Bacqué est remontée aux années 1980, fonts baptismaux médiatiques  de ces échanges contre nature. Elle parle d’une virtuosité qui « paraît avoir disparu ». « Il reçoit beaucoup, même ceux qui le ridiculisent. Il a ouvert les portes de l’Elysée à deux documentaristes, mais n’a laissé filmer que le vide. Il parle trop, mais que dit-il ? »

Philippe de Commynes (1447-1511) ? Il a rédigé les mémoires des règnes de Louis XI et de Charles VIII. Il observa et écrivit avec, dit-on, impartialité des récits fidèles, ce qui lui fit gagner la confiance des puissants. Ses mémoires constituent de précieuses sources de l’Histoire de France et de l’Europe. Ils font encore aujourd’hui l’objet de recherches. Grand visionnaire, il constata (et regretta) l’antagonisme permanent entre les nations européennes et aspira à une Europe soudée et unie par la chrétienté. Un artisan de la synthèse, en somme,

Cage de fer

Il est arrêté au mois de février 1487 enfermé au château de Loches, dans une célèbre cage de fer, où il demeure cinq mois, avant d’être transféré à Paris. Là, de sa fenêtre, il voit de sa fenêtre les bateaux remontant la Seine. Son procès se termine en mars 1489, par une confiscation du quart de ses biens et par une sentence de relégation pour dix ans. Il se retire dans sa seigneurie d’Argenton où il meurt, sans cesse tracassé,  en 1511.

Jadis l’histoire pouvait être bien ingrate avec les mémorialistes.

A demain

1 « Conversations privées avec le président » (Albin Michel, 350 p., 19,50 euros) de Antonin André (Europe 1) et Karim Rissouli (France 5); « Un président ne devrait pas dire ça » (Stock) de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Le Monde); « Ça n’a aucun sens » (Plon, 306 p., 15,90 euros) d’ Elsa Freyssenet (Les Echos)

A venir : les ouvrages de Cyril Graziani (France Inter), Marie-Eve Malouines (LCP), Franz-Olivier Giesbert (Le Point).

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