«Anti-transpirants» et cancers du sein : voici venir le temps des déodorants assassins

 

Bonjour

Jamais une publication de l’International Journal of Cancer n’avait fait un tel tabac dans les médias. La voici : “Aluminium chloride promotes tumorigenesis and metastasis in normal murine mammary gland epithelial cells”. Cela donna ceci dans la Tribune de Genève: « Un ancien des HUG crie haro sur les déos à l’alu ». Traduire : « Un ancien des Hôpitaux Universitaires de Genève crie haro sur les déodorants contenant de l’aluminium ». L’ancien des HUG est le Pr André-Pascal Sappino, qui fut chef de la cancérologie dans les célèbres hôpitaux de la cité de Calvin. Il signe ici son travail avec le Dr Stefano Mandriota biologiste, du Laboratoire de cancérogenèse environnementale à la Fondation des Grangettes. Nous avions rencontré le Pr Sappino il y a trois ans à Genève. Il travaillait alors déjà sur le sujet ; et force est de reconnaître que ses arguments ne manquent pas de poids ni sa réflexion de cohérence.

Après la Tribune de Genève c’est Le Parisien (Claudine Proust) qui, en France, s’est emparé du sujet – vidéo à l’appui. Tout en reconnaissant qu’ils doivent encore approfondir leurs travaux, les chercheurs suisses estiment détenir aujourd’hui suffisamment d’éléments pour recommander de renoncer aux déodorants contenant de l’aluminium.  Stefano Mandriota et André-Pascal Sappino travaillent le sujet depuis 2009 et ont commencé à publier depuis 2012. Sans nullement convaincre leurs confrères spécialisés.

Alourdir le réquisitoire

Après avoir travaillé au sein des HUG ils ont trouvé aide et refuge sur les hauteurs de Genève, au sein de la Clinique des Grangettes, qui a décidé d’investir dans la recherche, avec le soutien de la Ligue genevoise contre le cancer et d’une « célèbre fondation privée genevoise ». L’hypothèse a été testée sur l’animal : des cellules mammaires de souris transformées avec des sels d’aluminium puis injectées à cet animal souris. «Nous avons observé la même chose: à des doses très faibles, des tumeurs explosives, avec des métastases, apparaissaient.»

C’est là une étape «clé» pour le Pr André-Pascal Sappino, qui estime  que 90% des cancers sont liés à des facteurs environnementaux et qui observe que le cancer du sein «augmente dans nos sociétés, en particulier chez les femmes de moins de 50 ans. Là, nous avons un suspect important. Désormais, les éléments à charge s’accumulent mais il va falloir alourdir le réquisitoire». Comment ?

« Il nous faut comprendre les mécanismes: pourquoi les cellules mammaires sont-elles aussi sensibles aux sels d’aluminium? C’est très mystérieux. Nous avons quelques pistes. Par ailleurs, nous devons effectuer des expériences qui se rapprochent encore plus de ce qui se passe chez l’humain. Par exemple, en appliquant directement sur les glandes mammaires de souris des préparations contenant de l’aluminium.»

Amiante, même combat

L’équipe se donne deux ans pour présenter ses prochains résultats. Dans l’attente elle ne conseille rien aux femmes qui, ainsi alertées, choisiraient de renoncer aux déodorants incriminés? Les autres préparations ne sont guère efficaces. « A l’industrie de réagir et de proposer de nouveaux produits » disent-ils. Et au risque de choquer leur communauté ils ne craignet pas de faire le parallèle avec l’amiante :

 «Il a fallu cinquante ans avant que l’on reconnaisse sa toxicité et qu’on l’interdise (…) 90% des fonds destinés à la recherche sur le cancer sont alloués au développement de médicaments. Etrangement, les recherches dévolues à l’identification des causes du cancer demeurent relativement marginales.»

Que dit-on de tout cela en Suisse ? La Tribune de Genève a patiemment interrogé les spécialistes du cancer  des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) ainsi que la directrice du Registre genevois des tumeurs.

Médecin adjoint du Service d’oncologie du CHUV, le Dr Khalil Zaman rappelle que la polémique n’est pas neuve et que les études menées jusqu’ici ne permettent pas d’incriminer l’aluminium dans la survenue du cancer du sein. «La réalité du corps humain n’est pas celle du laboratoire. Les observations sur des cellules en culture ne sont pas forcément valables sur l’être humain. On le voit bien avec des médicaments: lorsqu’on analyse leur efficacité, certains traitements ont l’air très performants, sans que cela se vérifie sur l’homme.»

Ambiguïtés

Même réserve de la part de la directrice du Registre genevois des tumeurs ; Pr Christine Bouchardy: «Les données épidémiologiques à disposition à travers le monde ne montrent aucune causalité établie ni même probable entre l’utilisation des sels d’aluminium et la survenue de cancer du sein.» Aux HUG, la réaction recueillie est plus nuancée: «Nous savons que l’environnement peut jouer un rôle dans la survenue du cancer. Pour celui du sein, nous connaissons certains facteurs de risque, mais pas de responsable unique que l’on pourrait montrer du doigt», réagit le Dr Alexandre Bodmer, responsable de l’Unité d’oncogynécologie médicale au sein du Service d’oncologie des HUG.

Comme son homologue du CHUV, il relève qu’«en l’état, les indices récoltés ne permettent pas de transposer les soupçons directement à l’humain». Mais il ne rejette pas l’étude du professeur Sappino pour autant.

«Nous ne pouvons pas fermer les yeux et conclure à l’innocuité complète des sels d’aluminium. Il est légitime de se poser la question et les résultats de cette étude montrent qu’il est nécessaire de poursuivre ces recherches. Je pense cependant qu’il ne faut pas faire peur aux femmes en leur disant que l’emploi d’un déodorant à base d’aluminium provoquera un cancer, mais par précaution, je dirais d’éviter un usage quotidien de ces déodorants et de les employer en alternance.»

Et pendant ce temps-là, en France

 «L’article est de bonne qualité, note un oncologue médical. Cependant, les conditions utilisées sont très loin de celles d’un usage même fréquent d’antitranspirants, en particulier les doses et les voies d’administration » a commenté, pour Le Figaro, le Dr William Jacot, oncologue sénologue au centre anticancéreux de Montpellier. Qu’en dit l’Institut national du cancer ? Rien.

Il existe bien, daté d’octobre 2011, un « rapport d’expertise » de   l’Afssaps (ancêtre de l’Agence nationale de sécurité du médicament).  Il concernait « l’évaluation du risque lié à l’utilisation de l’aluminium dans les produits cosmétiques ». Voici sa conclusion :

« En conclusion, afin de limiter le risque lié à l’exposition à l’aluminium, l’Afssaps recommande de 

. restreindre la concentration d’aluminium dans les produits antitranspirants ou déodorants à 0,6 %. Cette valeur est volontairement exprimée en aluminium, afin qu’elle puisse s’appliquer aux différentes formes utilisées dans les produits cosmétiques;

.ne pas utiliser les produits cosmétiques contenant de l’aluminium sur peau lésée.

En effet, étant donné la forte absorption rapportée dans ces conditions, il serait nécessaire d’informer le consommateur que les produits antitranspirants ou déodorants ne doivent pas être utilisés après le rasage ou en cas de lésion de la peau de type microcoupures. L’Afssaps préconise que cette information figure sur les conditionnements. »

Cet avis ne peut toutefois être opposé aux industriels de la cosmétologie. Et Bruxelles estime que rien ne justifie d’évaluer un risque qui, officiellement, n’existe pas. Reste la Fondation-Clinique des Grangettes, ce nouveau lanceur, suisse, d’alerte.

A  demain

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