Statines et cholestérol : nous étions 1,7 million assis sur nos canapés devant Arte. Et après ?

 

Bonjour

De même que le dépistage du cancer du sein (ou de la prostate) le « cholestérol » alimente des oppositions farouches. Ce sont des guerres de religions sans divinités, des affrontements d’autant plus violents que chacun veut en découdre coûte que coûte. Chacun sa part de vérité, chacun voulant démontrer, chacun sa part de méchanceté. C’est dire si l’on redoutait, l’autre soir, le documentaire suivi d’un débat que proposait Arte à grand renfort de publicités.

Bluff sur bluff

Arte diffusa. On comptabilisa : nous fûmes environ 1,7 million, le 18 octobre, sur nos canapés, à regarder des images expliquant (pas assez) qu’il nous faudrait un peu plus nous remuer. 1, 7 million et plus de 88 000 visions en différé  Un score considérable qui, incidemment, dit l’appétit du grand public pour les émissions médicales et scientifiques à connotation pédagogique. Des émissions que la télévision, le plus souvent, snobe. Pourquoi ?

Arte a diffusé et c’est l’heure des critiques. A commencer par celle, mordante et libre pensante de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) « Quand Arte nous trompe sur le cholestérol » :

« Le 18 octobre 2016, Arte, télévision du service public, diffusait un documentaire sans nuance intitulé « Cholestérol, le grand bluff », accréditant de nouveau la thèse de l’absence de lien entre cholestérol et maladie cardiovasculaire. Il aurait été regardé par 1,7 million de téléspectateurs. »

On se souvient de la violence et des brouillards de la précédente controverse sur l’usage des statines en prévention des risques cardiovasculaires. C’était en 2012 et 2013 avec la publication de deux ouvrages dont le succès tenait au caractère outrancier : Le Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux des Prs Philippe Even et Bernard Debré, La vérité sur le cholestérol, du Pr Even, préfacé par le Pr Debré.

Poursuites en justice ?

L’équation polémique est simple : niez le lien entre cholestérol et maladies cardiovasculaires et vous affirmez  l’inutilité  du traitement par les statines, médicaments pernicieux et veau d’or de Big Pharma. L’AFIS rappelle qu’en dépit des mises au point des autorités de santé et des associations professionnelles de médecins, « bon nombre de patients ont arrêté leur traitement » –elle ne dit toutefois pas combien. Elle cite d’autre part The Lancet, qui vient de publier une vaste méta-analyse (1) « confirmant de façon très nette le bénéfice des statines ». Mais cette étude s’intéresse également aux conséquences des controverses médiatiques sur ce thème :

«  Celles-ci n’ont pas concerné que la France et les auteurs estiment à environ : 200 000 personnes qui, au Royaume-Uni, ont interrompu leur traitement avec, pour conséquence, entre 2 000 et 6 000 événements cardiovasculaires supplémentaires ; 60 000 personnes qui auraient cessé la prise de statines en Australie, entraînant entre 1 500 et 3 000 crises cardiaques et AVC évitables et potentiellement mortels.

« En France, une récente étude  (juillet 2016) a cherché à évaluer l’’’impact d’un événement médiatique public sur l’utilisation des statines dans la population française’’, en l’occurrence la polémique des années 2012-2013 (2). Elle révèle que : l’arrêt de la prise de statines est passé de 8,5% par an à 11,9 % dans les neuf mois qui ont suivi la publication du livre de Philippe Even, soit une recrudescence de 40 % du nombre de patients qui ont arrêté leur traitement ; une surmortalité de 17% cette année-là, soit « entre 9 000 et 10 000 morts de plus [à l’échelle nationale] en 2013 qu’en 2011 et 2012 » pour le Pr Moore, l’un des signataires de l’étude, chef du département de pharmacologie au CHU de Bordeaux. »

Conflits d’intérêts

Julien Bezin, premier signataire de l’étude précise  toutefois qu’« il est difficile d’établir un lien direct entre communication médiatique et arrêt de traitement, on peut juste observer qu’à partir du moment où le livre est sorti, il y a eu plus d’arrêts de traitement par statines, alors que sur le plan scientifique, il n’y a pas eu de nouveautés majeures pendant la période étudiée pouvant l’expliquer» (3).

L’AFIS rappelle que les travaux scientifiques validés et les expertises collectives seront toujours une bien meilleure base pour les décisions en santé publique qu’une « expertise autoproclamée » s’affranchissant de toute évaluation scientifique. Et ce n’est pas la première fois qu’elle dénonce des « reportages mensongers » diffusés par la chaine Arte. Il faut aussi compter avec une analyse proposée par Medscape.com qui rappelle que cette guerre de tranchées se nourrit aussi des obus, innombrables,  des conflits d’intérêts.

L’émission est finie. Qui songera, demain, à se remuer ?

A demain

1  Rory Collins et al. “Interpretation of the evidence for the efficacy and safety of statin therapy”, The Lancet, Juillet 2016

2  Julien Bezin et al. “Impact of a public media event on the use of statins in the French population”, Archives of Cardiovascular Diseases, 27 juillet 2016.

3 Damien Mascret, «Cholestérol : les dangereuses conséquences des polémiques antistatines », Le Figaro, 28 juillet 2016

 

 

3 réflexions sur “Statines et cholestérol : nous étions 1,7 million assis sur nos canapés devant Arte. Et après ?

  1. Je voulais juste signaler l’article de De Lorgeril sur les fameux morts dus à l’arrêt des statines en 2013 qui ne se retrouvent nulle part dans les chiffres de surveillance de la mortalité française.
    C’est peut être le lien qui bloquait mon commentaire.

  2. L’AFIS n’est en aucun cas une société indépendante . En effet les « experts » de l’agro-industrie ont fait depuis longtemps main basse sur cette association qui défend uniquement leurs intérêts , ce qui a entrainé la démission du Pr MF Kahn .
    Quant à R. Collins de l’université d’Oxford surnommé statinator dans le milieu de la lipidologie, il est l’auteur du dernier papier avec l’équipe du Cholestérol Trialist Treatment sur l’efficacité et la sécurité des Statines .
    La dernière publication du CTT est en fait une projection à partir d’essais randomisés . Il s’agit de déduire le nombre de patients à traiter en prévention primaire et secondaire en cas de diminution de 2 mmol de LDL Cholestérol pour éviter en 5 ans un événement cardiovasculaire majeur. Or ce ne sont que des déductions qui ne reposent sur rien de tangible . En effet quand on reprend les grandes études avec les Statines, on obtient au niveau factuel une baisse de risque absolu nettement moindre et un NST bien plus élevé . On sait par ailleurs que au bout de plusieurs années de traitement la baisse de LDL est moins marquée . Ainsi dans le dernier essai de prévention primaire avec 10 mg de Rosuvastatine 10 , on a une baisse de 1 mmol la première années et 0.76 mmol à la 5ème . Par ailleurs l’université d’Oxford a perçu des dizaines de millions de LS de la part des industriels pour financer le CTT de Rollins, en particulier le laboratoire Pfizer fabricant de l’Atorvastatine qui est le blockbuster le plus important de l’histoire des médicaments . Rollins d’ailleurs propose comme statine la plus efficiente l’Atorvastatine 40 qui n’a jamais été utilisée dans un essai .
    En outre cette publication est motivée par la controverse à propos des effets indésirables avec un article du BMJ dont Rollins a demandé sans succès la rétractation . Avec une malhonnêteté certaine, il évalue les effets indésirables des Statines à partir des essais contrôlés randomisés dont on sait parfaitement qu’ils n’identifient pas les effets secondaires . Quant aux déclarations de pharmacovigilance elle sont très insuffisantes . Les ECR sont précédés de run in qui exclu les patients non observant ou intolérants , comme c’est précisé ( pour une fois ) dans Hope 3.
    Par ailleurs les dernières études épidémiologiques montrent qu’il existe une courbe en U concernant le rapport entre taux de Cholestérol et risque coronarien, les 2 extrémités étant 5mmol/l et 7 mmol /l .
    Cette guerre des tranchée entraine de la part des protagonistes des propos erronés : dans la polémique qui oppose à la fin de l’émission les 2 cardiologues on entend surtout des propos partisans: le premier n’admet pas les résultats de l’épidémiologie qui montrent que les habitants de France ont le taux le plus bas avec les Japonais d’accidents coronariens parmi les pays industrialisés, malgré un taux élevé d’hypercholestérolémie et une consommation d’Acides gras saturés supérieure à celle des américains , ce qui n’est pas en faveur de la théorie du cholestérol . Quant au deuxième qui dénie la moindre efficacité des statines, il explique qu’après 2005 aucun essai réalisé n’a montré d’efficacité, oubliant de rappeler qu’après avoir démontré une baisse de mortalité en post-infarctus dans 4 grands essais (4S,Care,Lipid et HPS) il n’était plus possible de refaire un essai statine versus placébo dans cette indication ( seuls les chinois l’ont fait avec la Lovastatine , enregistrant les mêmes succès que les occidentaux) . Les essais ultérieurs portaient sur d’autres indications ( insuffisance cardiaque, rétrécissement aortique, infarctus chez les dialysés) qui ne sont pas favorables aux Statines . Finalement ce sont les généralistes interrogés qui avaient la position la plus juste disant qu’ils prescrivaient ces produits chez les coronariens ou les patients à très hauts risques, montrant une fois de plus que les attitudes dépourvues de conflits d’intérêt restent les plus pertinentes

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