Baclofène et alcoolisme : les soignants silencieux s’expriment – et étrillent les journalistes

 

Bonjour

« Depuis près de dix ans deux camps s’affrontent par médias interposés et prises de position dans les congrès ou autres manifestations…  Ceux qu’il est coutume d’appeler les militants d’une part et les baclo-sceptiques, voire anti-baclofène d’autre part. Les premiers plaident en faveur de l’utilisation de cette molécule pour les troubles liés à l’usage d’alcool et ont envisagé depuis plusieurs années son utilisation à plus ou moins large échelle, publiant pour certains des études de suivi de cohorte ou, tout au moins, faisant état de leur expérience. Les seconds sont plus réservés et expriment, notamment vis-à-vis des premiers, un scepticisme à hauteur de leur enthousiasme. »

Editorial pacificateur

Ainsi commence l’éditorial calmant du prochain numéro de la revue Flyer : « La guerre du baclofène n’aura pas lieu, faute de combattants… ! ». On se souvient peut-être que début septembre la présentation des études françaises Alpadir et Bacloville à Berlin avait donné lieu à quelques échanges irrités. Nous nous en étions fait l’écho – au risque d’alimenter le courroux des auteurs de cet édito 1 :

«  Les journalistes se régalent, tendant leurs micros ou ouvrant leurs pages autant aux premiers qu’aux seconds. Ils s’intéressent à l’actualité autour du baclofène comme à tout autre sujet. De manière excessive sur de très courtes périodes, puis plus rien jusqu’à un prochain évènement susceptible de satisfaire les impératifs de l’actu.

« Pas ou peu d’articles de fond. L’objectif étant de faire le buzz, la parole est ainsi donnée à des baclo-sceptiques, devenus parfois ‘anti-baclofène de service’ ou, à l’inverse, à des pro-baclofène fustigeant les premiers, suspectés de rouler pour d’autres médicaments et de mettre des bâtons dans les roues de l’avènement du baclofène… »

Méthadone ou Subutex©,

« Les journalistes » apprécieront. Comme souvent ils ne sont que le symptôme, le bouc émissaire, d’une autre  guerre. Décryptage par les procureurs eux-mêmes :

« Quand on y regarde de plus près, il ne s’agit que de quelques professionnels, campant sur des postions extrêmement tranchées et qui donnent l’impression d’une farouche opposition, qui ne serait pas sans rappeler celle qu’on pouvait observer dans le milieu des années 90 sur les traitements de substitution opiacée.

 « Or, ce parallèle ne nous semble pas pertinent car, entre ces opposants, à la différence de ce qu’il se passait avec la méthadone ou le Subutex©, des centaines de médecins psychiatres, addictologues ou médecins généralistes, ni militants, ni en prise avec des conflits d’intérêt ou tout autre considération, prescrivent le baclofène à leurs patients avant même l’existence d’une AMM et en dehors de toute polémique. C’était beaucoup moins le cas avec les substituts opiacés pour lesquels il n’y avait pas ce cœur de cliniciens, plus neutres dans leurs positions mais déjà investis, plus ou moins largement, dans la prescription du médicament. »

Voici, résumé, ce qu’ils savent et qui, parfois, va à l’encontre des idées reçues sur le baclofène :

1 Il n’y a pas d’un côté le camp du milieu spécialisé (CSAPA et services hospitaliers) résolument anti-baclofène et de l’autre celui des médecins généralistes, en ordre de bataille pour prescrire le baclofène à leurs patients. C’est trop caricatural pour être vrai.(…)  Opposer la médecine de ville au milieu spécialisé en imaginant 2 camps retranchés, les pros en médecine de ville et les antis en service spécialisé, ne résiste pas à l’analyse des faits.

 2 Il n’y pas de médicament avec lequel le suivi médico-psychosocial est indispensable et un autre avec lequel il est inutile. Définir les « anti-baclofène » comme défendant des structures permettant un suivi psychosocial contre des « militants » comme défendant (pas tous) la notion que ce suivi psychosocial est inutile est une idée bien saugrenue.(…)Ce n’est pas le médicament qui définit ce besoin, c’est la situation dans laquelle est le patient qui le conditionne(ra). L’essentiel étant que toute thérapie, qu’elle soit pharmacologique ou non, soit adaptée aux patients, ni plus, ni moins.

3 Le potentiel thérapeutique du baclofène n’est pas la découverte d’un seul homme à partir d’une seule expérience, celle qu’il a conduite sur lui-même. Olivier Ameisen était un scientifique et avait accès aux nombreuses publications dans lesquelles, depuis des décennies, les chercheurs essayaient d’évaluer l’importance du système GABA dans les addictions et le potentiel thérapeutique du baclofène. (…) L’intuition (d’autres diront le génie) d’Olivier Ameisen fut d’augmenter les doses pour contrôler son craving (jusqu’à 270 mg) et de décrire un état d’indifférence à l’alcool que les publications  précédentes n’avait pas cherché ni identifié. Qu’il n’ait pas su convaincre la communauté scientifique addictologique de l’époque, notamment française, est un fait. Qu’il ait su convaincre des patients et une poignée de médecins, qui au fil des années n’a cessé de croitre, en est un également. Il n’y a plus d’importance aujourd’hui à revenir sur ces deux faits si on se place dans une perspective visant à permettre l’accès du baclofène à ceux qui en ont besoin.

4 Le baclofène comme traitement des troubles liés à l’usage d’alcool n’est pas arrivé comme arrivent sur le marché les médicaments promus par les firmes pharmaceutiques. (…) Qu’il y ait dans ce cadre des liens d’intérêt entre les firmes et les médecins n’a rien d’anormal dès lors qu’ils sont transparents et raisonnables, et le dénoncer ne présente pas grand intérêt sauf à remettre en cause un système valable pour tous les médicaments et dans tous les pays.

5 La prescription du baclofène n’est pas simple et nécessite un véritable apprentissage impliquant une participation active du patientdans le choix de la posologie et la gestion des effets secondaires. Contrairement aux traitements antagonistes (naltrexone, nalméfène) qui se prescrivent à une posologie fixe, le baclofène, agoniste, se prescrit comme on le fait pour un traitement de substitution par la méthadone ou un traitement de la douleur par la morphine. On commence bas, on augmente doucement, on tâtonne, on fait des paliers, on adapte la dose par prise, le rythme de ces prises… Entendre un médecin dire, « le baclofène, ça ne marche pas, je l’ai prescrit à 30 mg matin et soir chez des patients et ça n’a rien donné » est encore trop fréquent.

6 L’évaluation clinique en double aveugle contre placebo dans une pathologie aussi complexe que les troubles liés à l’usage d’alcool a peut-être montré ses limites. Ce n’est pas la première fois que se pose cette question .

Contradiction

On lira la suite de ce texte à bien des égards novateur. Viendront ensuite, immanquablement et des deux camps, les critiques. On évoquera des conflits d’intérêts  puisque l’ANSM ne tardera plus guère à étudier une demande d’AMM portée par la firme Etypharm et qui concernera une nouvelle présentation du même médicament… Reste, au-delà des zones de conflit, ce qui demeure l’essentiel : la capacité du baclofène à faire entrer les malades de l’alcool dans le système de soins.

Et cela « sans promotion par une firme auprès des médecins prescripteurs, sans campagne télévisée ou radiophonique, sans congrès internationaux et nationaux où sont vantés les mérites de tel ou tel médicament ». « Finalement ce médicament, avec ses militants, son histoire singulière, son efficacité (?) mais aussi les controverses qui l’entourent régulièrement a une capacité presque intrinsèque à faire venir les patients dans le système de soins, en particulier ceux qui n’y étaient pas ou qui n’y étaient plus » écrivent les signataires de ce texte.

Voilà qui est bien écrit. Mais pourquoi, dès lors, étriller comme ils le font cette profession respectable qu’est, tout bien pesé, le journalisme ? Des journalistes qui, eux aussi, à tâtons et dans l’obscurité, sont en quête de la lumière de la vérité.

A demain

1  « Nous ne souhaitons pas ici nous poser comme arbitre des débats inutiles, pouvant être lus parfois comme des querelles d’ego ou de leadership » écrivent les signataires. « Etranger(e)s aux polémiques » ils estiment « représenter la majorité, souvent silencieuse, de médecins et pharmaciens de tous horizons, de toutes spécialités et dans différents lieux de soin ».

Ont écrit et/ou cosigné : Dr Didier Brypsychiatre addictologue, Président de RESAD84, Réseau Addiction Vaucluse Camargue. Membre du bureau de la Fédération Addiction ; Dr Pascal Hamm, médecin généraliste, investigateur dans Bacloville, Strasbourg ; Grégoire Caracotch, pharmacien d’officine, membre de Réseau 25, Besançon ; Éric Doudet, président du réseau addiction Resist 37, Tours ; Dr Richard Lopez,  médecin généraliste à Saint-Denis et président honoraire du réseau des boucles de marne ; Pr Christophe Lançon, PU-PH, AP-HM, Pôle de Psychiatrie, Marseille ; Dr Benjamin Rolland, psychiatre, INSERM ERi24, Groupement de Recherche sur l’Alcool et les Pharmacodépendances, Université de Picardie Jules Verne, Amiens ; Dr Philippe Masson, médecin généraliste, Réseau Addictions Ville-Hôpital 54, Pont-à-Mousson ; Dr Béatrice Cherrih-Pavec, médecin généraliste, ELSA CH Charleville-Mézières ; Dr Jean-Jacques Pik, médecine interne, CSAPA de Beauvais ; Dr Christophe Cutarella, psychiatre-addictologue, Clinique St-Barnabé Marseille ; Dr Thierry Jamain, Nancy, addictologue libéral et PH, président du réseau addictions ville/hôpital 54, membre du bureau de la CNRMS (microstructures de soins), membre fondateur d’Addictolib ; Dr Jean Lévy, médecin généraliste, Service d’addictologie CH Charleville-Mézières ; Dr Patrick Vogt, médecin généraliste, Mulhouse ; Dr Anny Zorn, médecin généraliste, coordinatrice Réseau des Microstructures, membre de l’association Action Sida Ville

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