Maladie de Lyme : la «goutte épaisse» n’aidera pas à sortir des brouillards du grand bazar

 

Bonjour

Pasteur a vécu. « Un germe, une maladie », c’est fini. Plus précisément c’est à la fois vrai et nettement plus compliqué. En ce début du troisième millénaire (et en France) la maladie de Lyme incarne à merveille la complexité de la biologie moderne –et  les impasses auxquelles elle conduit quand elle est impuissante à décrypter la pathologie à laquelle elle est confrontée.

Lyme alimente et cristallise bien des passions, bien des déraisons. On lit ici ou là des propos insensés et le politique peine à rapprocher ce continent de la réalité objectivable. Nous en sommes à de telles extrémités que l’on en vient à demander  à la justice, au droit, à des magistrats, ce qu’il en est de la fiabilité des tests de dépistage de cette entité pathologique aux contours contestés. 1

« Une situation inédite et assez déroutante pour les scientifiques qui, comme moi, travaillent sur le sujet dans leur laboratoire de recherche, résume Muriel Vayssier-Taussat sur le site The Conversation 2. Entre les tests homologués peu fiables, les tests non officiels peut-être plus fiables mais non évalués et les tests complètement fantaisistes défendus par des malades dans le désarroi, c’est… le grand bazar. »

Souffrances et charlatans

Le grand bazar et bien plus que cela. A commencer par nombreuses personnes diagnostiquées négatives par les « tests officiels », mais qui sont persuadées souffrir de la maladie de Lyme. Des personnes souvent en quête parfois désespérées de méthodes alternatives qui pourraient confirmer (ou pas) l’existence leur maladie et les aider à moins souffrir. Des personnes susceptibles d’être la proie de ce qu’il faut bien nommer des charlatans : « vendeurs ambulants de drogues qu’ils débitent à grand fracas de trompe et de boniments sur les places publiques, montés sur des tréteaux ou sur une voiture. »

Mme Vayssier-Taussat nous autorisera à dire qu’elle est tout sauf une novice 3. « Le défi, avec cette maladie encore en grande partie mystérieuse, est de trouver où, dans l’organisme, se loge la bactérie incriminée, explique-t-elle. Ou alors de repérer les traces qu’elle laisse durant sa migration depuis le point de piqûre vers d’autres parties du corps. Dans ce jeu de pistes, la bactérie semble être plus forte que les chercheurs. Pour le moment du moins. »

Elisa et Western Blot

Il faut lire son texte pour comprendre le cheminement de ce qu’il faut bien appeler la science. La recherche des anticorps dans le sang, la mise au point des tests Elisa et Western Blot – tests validés par une conférence de consensus qui s’est tenu il y a dix ans – conférence de consensus dont les conclusions sont désormais très discutées.  Mme Vayssier-Taussat :

« En France et ailleurs en Europe, la maladie de Lyme n’est pas due à une seule bactérie mais à plusieurs appartenant à cinq espèces différentes au moins, toutes du genre Borrelia. Pour mettre en évidence les anticorps produits par l’organisme au contact de ces bactéries, il faut donc utiliser des antigènes (les protéines de la bactérie reconnues par ces anticorps) qui puissent être reconnus quelles que soient les espèces bactériennes à l’origine de la maladie. Soit des antigènes communs à toutes ces bactéries, soit une combinaison d’antigènes qui couvre toutes les espèces de bactéries. Sauf que les fabricants de la vingtaine de tests sérologiques autorisés en France n’indiquent pas toujours les réactifs utilisés… Parfois leurs tests ne permettent de reconnaître que certaines bactéries, et on le sait. D’autres fois, on n’a pas cette information. »

Il y a encore le génie infectieux de Borrelia qui avance masquée et piège les tests Elisa et Western Blot. Dans cette jungle, une vingtaine de tests sont autorisés en France ? Si la fiabilité de certains a été établie, elle reste discutable pour d’autres, pour lesquels peu de données sont disponibles. Le Haut conseil de la santé publique a d’ailleurs recommandé dès 2014 que la sensibilité et la spécificité de l’ensemble de ces tests puissent être vérifiées.

Microscope à fond noir

Il existe aussi une autre voie diagnostique, non officielle : tenter de repérer Borrelia à l’œil nu, sous un microscope, à partir d’un peu de sang. En France et en Allemagne), des laboratoires d’analyses proposent cette vieille technique simplissime : le test « de la « goutte épaisse ». Elle consiste à observer une goutte de sang déposée sur une lame à l’aide d’un microscope à fond noir. Ce test est déjà utilisé pour repérer l’agent pathogène du paludisme.

Lisons Mme Vayssier-Taussat  sur The Conversation :

« Avertie par une association de patients que certains utilisaient cette technique à la maison, notre équipe a souhaité l’évaluer. En effet, si cette technique extrêmement simple à mettre en œuvre pouvait faire ses preuves, cela révolutionnerait, ni plus ni moins, le diagnostic de la maladie de Lyme. Nous avons ainsi réalisé un essai, avec nos collègues médecins de l’équipe du Pr Christian Perronne à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine), sur deux groupes de sujets : des malades qui avaient obtenu un résultat positif en utilisant cette technique chez eux (témoins positifs de notre étude), et des personnes en bonne santé (témoins négatifs de notre étude).

Résultat : toutes ces personnes, malades ou non, se sont révélées positives au test de la goutte épaisse ! On voyait bien des bâtonnets en forme de petits serpents, ressemblant à s’y méprendre à la forme typique de Borrelia, sortir des cellules de malades… mais aussi de celles des personnes en bonne santé. Nous avons conclu que cette technique ne pouvait pas être utilisée comme moyen de diagnostic, puisqu’elle déclarait positifs des individus malades, mais aussi des individus en bonne santé. »

Utiliser des pincettes

Cette spécialiste expose les autres pistes actuellement suivies, comme traquer l’ADN de Borrelia dans tous les fluides du corps et les tissus biologiques où elle pourrait se loger ou transiter : le sang, les urines ou le liquide céphalo-rachidien. On peut aussi tenter de mettre en évidence des cellules du système immunitaire du patient qui auraient été en contact avec Borrelia. C’est le test de l’Elispot, est proposé par certains laboratoires d’analyse médicales qui l’utilisent, habituellement, pour le diagnostic de la tuberculose.

« En dépit de mes recherches dans la littérature scientifique, je n’ai trouvé aucune donnée permettant d’affirmer que ce test a une spécificité et une sensibilité acceptable pour être employé dans le diagnostic de la maladie de Lyme, écrit Mme Vayssier-Taussat. Les résultats de l’Elispot sont donc à prendre avec une grande précaution. D’autant qu’ils coûtent très cher (environ 300 euros) et que dans leur désarroi, certains malades se retrouvent à débourser des sommes importantes pour un résultat non probant. » Charlatans ?

Peut-on espérer disposer un jour d’un test efficace contre la maladie de Lyme ? « Oui » répond la directrice de recherche à l’Inra Mais elle ne nous dit pas combien de temps nous devrons encore errer dans les allées et les brouillards du grand bazar.

A demain

1 La Cour d’appel de Colmar devait rendre le 14 décembre, son arrêt dans le procès des « rebelles » de Lyme. L’un des prévenus, pharmacienne, pratiquait dans son laboratoire d’analyses à Strasbourg une « méthode alternative » de dépistage. Elle a été condamnée en première instance à neuf mois de prison avec sursis pour « escroquerie ». Au mois d’octobre, 130 patients regroupés dans un collectif baptisé Lymaction ont déposé plainte contre les laboratoires fabriquant les tests officiels auxquels ils reprochent leur manque de fiabilité.

2 « Lyme : le grand bazar des tests de dépistage » The Conversation, 14 décembre 2016

3 Muriel Vayssier-Taussat est directrice de recherche à l’Inra, responsable de l’équipe Vectotiq, sur le thème écologie des agents pathogènes transmis par les tiques, à l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort. De formation universitaire, elle est docteur en microbiologie et travaille sur la thématique des tiques depuis 2001. Elle a écrit une soixantaine d’articles sur les infections transmises par les tiques. Son équipe fait partie de l’unité Inra-Anses-Enva « Biologie moléculaire et immunologie parasitaires ».

Elle développe des approches basées sur les nouvelles méthodes de séquençage à haut débit pour la découverte de nouveaux agents pathogènes transmis par les tiques.  Ses projets prennent en compte les agents pathogènes dans leur environnement microbien, un concept qui prend le nom de « pathobiome ». Elle a notamment dirigé une thèse sur les « Mécanismes de persistance de la bactérie Bartonella » dans son hôte réservoir.

Elle a été membre du groupe de travail sur l’état des connaissances sur la Borréliose de Lyme, qui a remis son avis au Haut conseil de la santé publique. Elle est aussi membre du conseil scientifique de la Fédération française contre les maladies vectorielles à tique.

 

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