Ethique bafouée, donneurs rémunérés et sang contaminé : lumineuse soirée sur Arte

 

Bonjour

Remarquable soirée télévisée le 21 février sur Arte. Elle commencé avec « Le business du sang », documentaire de François Pilet et Marie Maurisse (Radio Télévision Suisse). Puis un véritable document éthique, juridique, politique : « Entretien avec François Toujas », président de l’Etablissement français du sang (entretien mené de manière exemplaire par Emilie Aubry).

Qu’a-t-on appris ? Que rien, depuis trente ans (et les affaires du sang contaminé), n’avait changé dans le commerce mondial du sang. Rien si ce n’est l’accroissement des flux et la modernisation des conditions d’esclavage des plus pauvres de certains pays industrialisés. Toujours le cynisme inoxydable des dirigeants (et actionnaires) des géants de ce business :  l’américain Baxter, l’australien CSL Behring, l’espagnol Grifols et le suisse ­Octapharma. Arte :

« Aujourd’hui, le plasma, un composant du sang très recherché pour ses protéines, vaut plus cher que le pétrole. Utilisé par des sociétés pharmaceutiques pour fabriquer des médicaments coûteux, ce précieux liquide, indispensable aux malades, est devenu une marchandise rentable. Avec des bénéfices s’élevant à plus d’un milliard d’euros, la société suisse Octapharma est l’un des quatre acteurs principaux de ce marché florissant. Ses centres de collecte, implantés principalement aux États-Unis, où le prélèvement rémunéré (…) est légal, attirent les habitants des quartiers défavorisés.

« Pour cette population appauvrie, notamment depuis la crise de 2008, le don de sang est parfois l’unique source de revenus. L’entreprise tire profit de la situation pour revendre à prix d’or ses produits – plasma simple ou transformé – aux hôpitaux européens. Cette marchandisation du corps pourrait présenter des risques sanitaires accrus, car le don rémunéré présente un danger : il incite les donneurs à mentir sur leur état de santé et attire une population à risques. Elle pose également de sérieuses questions morales. Est-il admissible que le sang des pauvres gonfle les profits des multinationales ? »

Cannibalisme capitaliste

L’originalité de l’enquête est d’assurer la traçabilité entre les esclaves dépendants de la laiterie sanguine (Octapharma) de Cleveland et les malades de nationalité suisse en passant par le régulateur officiel helvète Swiss Medic. La limite de cette même enquête est de ne pas faire clairement la part entre le sanitaire et l’éthique. Ce n’est pas parce que la rémunération esclavagiste des « donneurs » américains est potentiellement dangereuse qu’elle doit être condamnée. Sa condamnation se fonde sur un autre principe, juridique, d’une toute autre portée : celui de l’indisponibilité (de la non patrimonialité) du corps humain.

Ce principe dispose que nous ne sommes pas propriétaire de notre corps et que, partant, nous ne pouvons en commercialiser les parties. C’est ce principe qui, par exemple, condamne la pratique de la GPA. Il protège le corps humain et ses éléments (tissus, organes, fluides, cellules sexuelles) du cannibalisme du capitalisme et de la mondialisation. Et c’est ce qui explique qu’il est défendu (notamment) par Jean-Luc Mélenchon. On ajoutera que c’est aussi sur cette clef de voûte que s’est construit le corpus français des lois de bioéthique.

Et c’est là, précisément, que le bât blesse dangereusement. Le documentaire et la soirée d’Arte ont en effet abordé une affaire qui n’a, en France, pratiquement jamais été traité par les gazettes généralistes. Une affaire que nous avions, pour note part, bien trop rapidement évoquée il y a deux ans 1. Il s’agit de la victoire de la filiale française d’Octapharma contre celles et ceux qui défendent et incarnent la conception éthique française fondée sur le bénévolat des donneurs, le refus de la rémunération-marchandisation.

Conseil d’Etat contre Ethique

Il faut ici remonter à la fin juillet 2014. Le Conseil d’État mettait alors fin au monopole de l’Établissement français du sang (EFS) dans la vente de plasma sanguin. Il avait été saisi par la société Octapharma France  qui demandait une autorisation de mise sur le marché pour « Octaplas », un dérivé de plasma déjà commercialisé en Europe et qu’elle estimait devoir être considéré comme un « médicament » ne pouvant être refusé à la vente quand bien même son origine ne serait pas véritablement « éthique ».

Il y avait ensuite bien eu, fin 2014, une mobilisation parlementaire communiste sur le sujet lors du vote du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2015 (« Sang et commerce : l’éthique plasmatique française face à la concurrence internationale »). Les communistes, déjà, étaient bien seuls. Puis le Conseil d’Etat trancha, contre l’éthique. Et plus personne ne s’intéressa au sujet. A l’exception notable de Michel Monsellier, président de la Fédération française pour le don de sang bénévole (FFDSB) devenu le porte-parole de la lutte contre le don de plasma rémunéré. « Ses critiques régulières à l’encontre ­d’Octapharma ne lui ont pas valu que des encouragements, euphémise Le Monde.  Ce militant a été accusé de diffamation par l’entreprise suisse, qui l’a traîné devant la justice. Le procès s’est finalement soldé par un non-lieu. »

Roselyne Bachelot et la Légion d’honneur

Le Monde (Marie Maurisse, François Pilet) rappelle aussi qu’en 2009, Wolfgang Marguerre, le puissant fondateur-dirigeant-propriétaire d’Octapharma, avait reçu la Légion d’honneur des mains de Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé aujourd’hui chroniqueuse sur RMC. C’était le 18 avril 2009, à l’occasion de la « Journée européenne des droits des patients » comme le rappelle l’entreprise familiale Marguerre.

Aujourd’hui Octapharma commercialise son plasma en France. C’est un coin enfoncé dans le monopole éthique français, une forme d’injure silencieuse faite aux dix mille bénévoles qui, chaque jour, donne leur sang et à ceux qui se précipite pour le donner lors d’un drame national comme on l’a vu lors des attentats de Paris. Les responsables politiques, la ministre de la Santé, ne parlent jamais de ce dossier. Ce fut, précisément, l’illumination de la soirée d’Arte : l’indignation, sur le plateau, de François Toujas, président atypique de l’Etablissement français du sang. Son indignation devant l’esclavage organisé des « donneurs » américains, ses explications mesurées et son militantisme raisonné en faveur d’une éthique française aujourd’hui gravement fragilisée. On aimerait remercier Arte.

A demain

1 « Bioéthique : la première grève annoncée des donneurs de sang bénévoles français » Journalisme et santé publique du 6 janvier 2015

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s