La France en train de perdre pied dans la course aux patrimoines génétiques modifiés ?

Bonjour

Quelles nouvelles, depuis les frontières de l’éthique et de la biologie ? Un éclair, il y a quelques jours, avec une tribune ciblant la Fondation Jérôme-Lejeune – tribune témoignant de la violence croissante sur le thème de la recherche sur les embryons humains. Aujourd’hui un document essentiel. C’est un rapport officiel qui, à sa manière, entend dire la grande misère de la France; misère dans la recherche sur les modifications génétiques des organismes humains, animaux et végétaux.

Ce document émane de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) – un organisme trop mal connu qui a pour mission « d’informer le Parlement des conséquences des choix à caractère scientifique et technologique afin d’éclairer ses décisions ». C’est aussi un document de taille, le fruit, disent les rapporteurs, de quinze mois d’étude, de deux auditions publiques contradictoires et ouvertes à la presse, de plusieurs missions en France et à l’étranger (Royaume-Uni, Allemagne, Suisse, États-Unis, Argentine, Brésil) et auprès d’organisations européennes et internationales (Commission européenne, EFSA, OEB, FAO, OMS). Soit l’audition de plus de deux cent-vingt personnes : scientifiques, médecins, universitaires, ministres, parlementaires, responsables administratifs, industriels, représentants de la société civile, comités d’éthiques, ONG de patients…

Bref, une somme. Qu’en retenir ? Que le monde des biotechnologies vit aujourd’hui un bouleversement considérable avec les nouvelles techniques de réédition des génomes. Nous sommes bien loin, en 2017, de la découverte de la double hélice d’ADN par Cricks et Watson (c’était en 1953). Depuis le début de ce siècle les techniques de « modification ciblée du génome » (genome editing) ne cessent de bouleverser les biotechnologies. Après les « méganucléases », les « doigts de zinc » et les « TALEN », la dernière génération des « CRISPR » constituent une véritable rupture technologique – une rupture considérable comme on en connaît peu dans une vie de chercheurs. Ici le nombre de publications scientifiques a augmenté exponentiellement, les laboratoires du monde entier s’en sont emparés. Fruit de la recherche fondamentale, la technique associe un « ciseau moléculaire » à un guide ARN qui permet des modifications précises au gène près. Du travail d’orfèvre, mais à bas coût.

Infini champ des possible

La version CRISPR- Cas9 a été mise au point par Emmanuelle Charpentier (une chercheuse française aujourd’hui directrice de l’Institut Max Planck d’infectiologie à Berlin) et Jennifer Doubna (chercheur à l’université de Californie à Berkeley). Cette technique constitue une véritable rupture car plus simple, plus rapide, moins coûteuse et opérant sur l’ensemble des organismes vivants. Le champ des possibles semble s’ouvrir à l’infini.

Revers de la médaille : les craintes sont à la hauteur de ces possibles. Ce sont d’innombrables questions éthiques sur la modification du patrimoine héréditaire l’espèce humaine, sur l’évaluation environnementale et sanitaire des nouvelles techniques de sélection végétale, sur les règles de propriété intellectuelle et de biosécurité…  Et qui de position de la France, « qui possède une longue tradition d’excellence en matière de recherche en biotechnologies » ? Elle n’est plus vraiment dans la course :

« Le rejet des OGM végétales depuis deux décennies a démobilisé les équipes et les laboratoires, la recherche française pointe maintenant en sixième position derrière les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni en nombre de publications avec un très fort impact, notre pays semble décrocher du peloton de tête. Le CNRS, l’INSERM et l’Institut Pasteur sont de loin les organismes français qui publient le plus sur CRISPR-Cas9.  Si plusieurs chercheurs ayant contribué à l’invention de CRISPR-Cas9 proviennent de l’Institut Pasteur, une nouvelle fois la recherche appliquée nous échappe et se concentre aux États-Unis sur les côtes est (Boston) et ouest (Californie). »

 Morale en marche

La situation ainsi créée est d’autant plus paradoxale que la baisse significative du coût des recherches avec CRISPR a permis la multiplication des projets à travers le monde et que les premiers essais cliniques commencent à être programmés. Reste la question de la morale en marche.

« Ces technologies posent cependant des questions éthiques et doivent conduire les États à s’interroger sur les règles. Il faut distinguer les interventions sur les cellules somatiques, qui ne concernent que le patient que l’on traite, de celles sur les cellules germinales, qui sont transmissibles à la descendance. »

 Officiellement, toutes les institutions occidentales qui ont eu à traiter du sujet convergent : il faut continuer les travaux de recherche, mais ne pas toucher à la lignée germinale humaine. Le rapport français observe toutefois qu’ici ou là, de rares oppositions se manifestent, comme l’association Alliance Vita qui, en France, demande un moratoire, y compris sur les recherches fondamentales. On ajoutera que dans les coulisses scientifiques les démangeaisons sont grandes de passer à la recherche sur la lignée germinale humaine et les premiers stades de l’embryon comme en témoignent un nombre croissant de publications scientifiques – le plus souvent d’origine chinoise.

« Les législations nationales de bioéthique sont très diverses, plutôt restrictives en Europe, notamment en Allemagne – à l’exception notable du Royaume-Uni –, plutôt permissives aux États-Unis et surtout en Chine, où l’application effective du droit en vigueur pose problème. Les États-Unis se prononcent pour une autorégulation dans le cadre d’une recherche responsable. »

Moratoire impossible

Pour leur part les auteurs du rapport de l’OPECST estiment « qu’il faut continuer les recherches » et « qu’un moratoire n’est ni souhaitable, ni possible » 1. Mais ils ajoutent :

« Il n’est cependant pas acceptable de modifier la lignée germinale humaine pour l’améliorer ou l’« augmenter », selon les thèses transhumanistes.  Beaucoup de chercheurs pensent que, lorsque ces technologies seront sûres, il sera difficile d’interdire des modifications héréditaires du génome humain, au cas par cas, afin de soigner une maladie grave ou incurable. Cette décision devra être prise après une nécessaire concertation élargie avec la société civile. »

Une suggestion ? L’OMS et l’UNESCO devraient s’entourer d’un comité permanent d’experts sur le modèle du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Sa mission, loin du réchauffement de la Terre serait « d’évaluer le degré de maturité des nouvelles thérapies géniques, d’en apprécier les enjeux sanitaires et éthiques et de proposer des lignes directrices ». Où l’on perçoit, à cette occasion, que la mesure de la température est, tout bien pesé,  une affaire relativement simple.

Et la France, qui geint et semble perdre pied ? « Les règles de sécurité et d’éthique sont suffisantes, il n’est pas nécessaire de créer des règles spécifiques pour évaluer ces techniques de modification ciblée du génome humain » assure le rapport. Ainsi donc notre pays dispose du cadre qui lui permettrait de mener des recherches qu’il ne mène pas. Il reste encore à expliquer précisément pourquoi.

A demain

1 Sur ce thème: « Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains, si on appuyait sur «pause» pour réfléchir un peu ? » Slate.fr, 17 mai 2015

 

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