Cigarettes et post-vérité : dénoncer la perversité des horreurs imprimées sur les paquets

Bonjour

« Le bonheur des petits poissons » est un petit ouvrage dont l’élégance se double d’un rare plaisir de lecture. Publié chez Jean-Claude Lattès il rassemble des « lettres des antipodes » signées de Simon Leys (1935-2014). A ceux qui ne le connaissent pas précisons que cet écrivain (essayiste, critique littéraire, traducteur, historien de l’art, sinologue et professeur d’université) de nationalité belge fut l’un des premiers intellectuels à dénoncer les horreurs de la Révolution culturelle chinoise – ainsi que le culte de Mao célébré en Occident. Quelques puissants intellectuels français maoïstes surent, alors, lui faire payer.

« Le bonheur des petits poissons » fut vanté par un autre esprit libre : Jean-François Revel (1924-2006) :

« Depuis toujours Simon Leys a privilégié les textes courts, incisifs pour défendre ses idées, pour livrer ses observations sur notre monde. Il a composé ainsi ses célèbres essais politiques et visionnaires sur Mao et la Chine, des textes purement littéraires et des recueils à lire comme des promenades où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses.
« Le bonheur des petits poissons appartient à cette dernière catégorie. Des réflexions sur les rapports qu’entretiennent les écrivains avec la réalité, l’art de la litote, la critique, l’angoisse de la page blanche, l’argent s’entrecroisent avec une diatribe contre l’interdiction de fumer, une comparaison entre les livres qui doivent accompagner les expéditions polaires, le mal de mer de Conrad ou encore un paradoxal éloge de la paresse… Avec cependant un extraordinaire point commun ‘’des pages où la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire’’. »

Bureaux de la pensée correcte

L’interdiction de fumer ? Simon Leys en parle dans un texte intitulé « Les cigarettes sont sublimes ». Il reprend des arguments connus, généralement avancés par les personnes devenues dépendantes du tabac – lui qui « ne fume presque plus ». Mais il va plus loin. « D’un certain point de vue, les fumeurs bénéficient d’une sorte de supériorité spirituelle sur les non-fumeurs : ils ont une conscience plus aiguë de notre commune mortalité, écrit-il. Mais sur ce point ils doivent de la gratitude au lobby anti-tabac. En effet les avertissements que la loi ordone d’imprimer sur les paquets de tabac et de cigarettes font involontairement écho à un très beau rite ancien de l’Eglise catholique. »

Et Simon Leys de citer, au début du carême, les gestes du mercredi des Cendres qui font que chaque fidèle est marqué au front avec les cendres bénites (« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. » L’auteurs fait un détour par l’oblitération contemporaine de la pensée de la mort, le culte morbide fasciste de celle-ci. « Mozart a confié dans une lettre qu’il pensait chaque jour à la mort, et que cette pensée était la source profonde de toute sa création musicale, ajours Leys. Elle explique certainement la joie inépuisable de son art. »

« Je ne veux pas dire que l’inspiration qu’on peut tirer des avertissements funèbres lancés par les divers bureaux de la santé et de la pensée correcte va transformer tous les fumeurs en autant de Mozart, mais certainement ces rappels stridents viennent paradoxalement parer l’usage du tabac d’une séduction neuve -sinon d’une signification métaphysique. Chaque fois que j’aperçois une de ces menaçantes étiquettes sur un paquer de cigarettes, je me sens sérieusement tenté de me remettre à fumer. »

A demain

 

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