Jusqu’à quel âge un homme peut-il procréer ? Les nouveaux députés vont devoir s’expliquer

Bonjour

Une fraction de la France tombée en pâmoison 1 devant Emmanuel Macron vient de voter pour élire ses députés. Ces derniers ne savent pas encore qu’ils seront, un jour prochain, amenés à prendre position sur un sujet éminemment sociétal : qu’est-ce qu’un homme en âge de procréer ?

Nous avions découvert, en février dernier, l’histoire peu banale de Luigi à qui l’administration française interdisait de procréer au motif qu’il avait 69 ans 2. L’histoire rebondit aujourd’hui avec l’information du Parisien (Carole Sterlé) : « Seine-Saint-Denis : à 69 ans, il obtient le droit à une PMA afin d’être père ». La justice a, pour la première fois, contraint l’Agence de la biomédecine (ABM) de donner son feu vert à l’exportation du sperme congelé d’un homme de 69 ans, Luigi, qui envisage d’entamer une démarche d’assistance médicale à la procréation (AMP) en Belgique, avec son épouse de 33 ans. L’information a été confirmée le 7 juin à l’AFP par l’Agence.

L’ABM, après avoir refusé, puis tardé à répondre avant de poursuivre, au fond, la procédure judicaire en expliquant que « les professionnels sur le terrain et l’agence ont besoin d’une clarification de règles applicables pour savoir de façon incontestable comment doit être interprétée en pratique la loi de bioéthique dans ce domaine ». De fait, depuis 1994 aucune disposition légale ou réglementaire ne fixe un âge pour l’homme dans une démarche d’AMP ; il doit juste être « en âge de procréer » – contrairement à la femme, pour laquelle l’assurance-maladie fixe l’âge limite de prise en charge à 43 ans).

Nouvelles réflexions

La vieille question de l’âge du père fait l’objet de nouvelles réflexions au sein de la Fédération française d’étude de la reproduction et du Collège national des gynécologues-obstétriciens français. Elle sera également à l’agenda de la prochaine révision, l’an prochain, de la loi de bioéthique.

Question : faut-il, sur des deniers publics, permettre à tous les hommes qui le demandent, d’avoir accès gratuitement aux techniques de PMA ?  Et ce quel que soit leur âge ? La question, plus que délicate vient d’être soulevée lors des récentes Journées du Collège national des gynécologues obstétriciens français, organisées à Montpellier.

En France la limite d’âge d’accès à la PMA (avec prise en charge de l’Assurance maladie) a été fixée unilatéralement à 43 ans pour les femmes. Il n’existe en revanche (à ce jour) aucune restriction pour les hommes avançant en âge et souhaitant devenir père. La loi précise seulement que les deux membres du couple doivent être « en âge de procréer ». Question, vieille comme cette loi : comment définir un homme « en âge de procréer », puisque, même si la fertilité masculine diminue, un homme peut devenir spontanément père à tout âge 3.

Malformations

La question peut toutefois être posée sous différents angles, comme l’avait fait l’an dernier la Dr Joëlle Belaisch-Allart :

« Il est établi que les taux de succès après insémination et fécondation in vitro sont moins bons lorsque le père est âgé. Mais la question principale est de savoir si l’âge du père a un impact sur la santé et le bien-être de l’enfant à venir. Les répercussions d’une paternité tardive sur le risque de malformations fœtales sont démontrées mais modérées. Une étude du CECOS a montré que le risque de malformation, notamment de trisomie 21, est augmenté lorsque le donneur de sperme a plus de 45 ans. D’autres études ont confirmé une discrète augmentation des malformations, dès 40-45 ans, mais surtout après 50 ans.

« Les risques sociétaux sont en revanche établis et de mieux en mieux décrits. Bien que l’espérance de vie soit de 79 ans pour les hommes en France selon les dernières données de l’Insee, leur espérance de vie en bonne santé n’est que de 62,5 ans.  Quelle image paternelle aura l’enfant pour ce père vieillissant et quel regard les enfants porteront sur leur camarade dont le père a l’âge de leur grand père ? Certaines équipes parlent à cet égard de couple transgénérationnel.

« L’impact de l’âge avancé du père serait particulièrement sensible au moment de l’adolescence, avec à la fois une certaine honte de ce père vieillissant et un sentiment de culpabilité. Des études récentes ont en outre mis en évidence une association entre certains troubles psychiatriques et l’âge du père, mais attention à toute généralisation car les explications à cette augmentation du risque d’autisme et plus encore de troubles bipolaires chez les enfants de pères âgés par rapport aux enfants de pères jeunes sont diverses. Peuvent entrer en ligne de compte, outre les interactions père-enfant, la génétique et l’épigénétique.

« Sur le plan éthique, l’absence de limite d’âge pour le père pose la question de l’égalité homme-femme d’une part et d’autre part celle de l’équité dans l’accès à l’AMP, car les indications dépendent des centres et des praticiens, même si la majorité des professionnels de santé tendent à retenir un seuil compris entre 55 ou 60 ans pour l’homme, comme l’illustrent deux enquêtes récentes. »

Pas après 58 ans

La première a été réalisée auprès des biologistes et des cliniciens des centres de PMA. 84% des répondants disent « prendre en compte l’âge de l’homme » et 24% la différence d’âge entre les deux membres du couple. Le seuil retenu par 85,2% des participants pour l’homme est de moins de 60 ans. Les spécialistes de l’AMP souhaitent également dans leur grande majorité que la loi statut sur une limite d’âge pour la prise en charge, entre 55 et 60 ans (56 ans en moyenne).

La deuxième enquête a été menée auprès des gynécologues et gynécologues obstétriciens qui accueillent les couples avant de les référer ou non à un centre de PMA. La moitié d’entre eux seulement déclarent fixer une limite d’âge pour l’homme, dans leur pratique. Pour ceux qui fixent une limite, celle-ci est de 58 ans en moyenne. La grande majorité des répondants estime néanmoins que la prise en charge par l’Assurance maladie doit être limitée aussi pour l’homme – et ce en moyenne à 53 ans.

Dans cette étude, 72% des répondants étaient des femmes et l’on observe une différence dans les réponses en fonction du sexe : 64% des femmes souhaitent une limite par la loi contre 39% des hommes, 83% des femmes souhaitent une limite pour la prise en charge par l’Assurance maladie contre 74% des hommes. L’âge influence également les réponses : 70% des médecins de moins de 40 ans souhaitent une limite fixée par la loi contre 52% chez les plus de 40 ans.

Seuls les riches ?

Nous savons désormais que nous allons vers une révision de la loi de bioéthique qui ne pourra pas faire l’économie de la question de la limiter l’âge des pères pour la PMA ? « Les deux Assemblées étant très largement masculines, les réponses risquent de ne pas être en faveur de limite, observait l’an dernier Joëlle Belaisch-Allart. La discussion engagée et les points de vue exprimés par les professionnels ayant participé à ces deux enquêtes révèlent une nette tendance en faveur d’une limite d’âge définie par la loi et un seuil pour la prise en charge par l’Assurance maladie, des règles qui simplifieraient les pratiques et permettraient une meilleure égalité dans l’accès à la PMA. »

Question : interdire une prise en charge de la PMA pour les hommes de plus de 60 ans signifierait-il que seuls les riches auraient accès à la paternité aidée ? On observera, ici, les réponses du Comité national d’éthique, celles des nouveaux députés et, qui sait, du président de la République.

A demain

1 « Les habitués de l’Okel, agités par l’ivresse, se livraient (…) à des pâmoisons extatiques. (…) mais peu à peu la force du chanvre s’étant dissipée, (…) ils gisaient le long des divans » (Nerval, Voy. Orient, t.2, 1851, p.165)

2 « L’histoire de Luigi à qui l’administration française interdit de procréer parce qu’il a 69 ans » Journalisme et santé publique, 25 février 2017

3 « La Sécurité sociale doit-elle permettre aux hommes de plus de 60 ans d’avoir des enfants ? » Journalisme et santé publique, 13 décembre 2016

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