Subsys® (fentanyl en spray) : le trop beau succès financier d’un dealer pharmaceutique

Bonjour

« Ils ne valent pas mieux que des dealers de rue ». Formule lapidaire, citée dans Le Monde (Chloé Hecketsweiler), un agent du FBI membre de l’enquête ayant conduit aux accusations contre John Kapoor, cofondateur du laboratoire pharmaceutique Insys. Une belle affaire, avec vices et sans vertus, qui s’inscrit dans le cadre général de la dépendance massive aux opiacés dont les Etats-Unis, grande victime, commencent à prendre publiquement conscience.

La grande trouvaille de la firme Insys Therapeutics c’était Subsys®, son spray au fentanyl dont la publicité était plus que parfaite : « The First and Only Sublingual Spray for Breakthrough Cancer Pain ». Les souffrances les plus rebelles évaporées en cinq minutes.

L’histoire, édifiante, du fentanyl reste à écrire. Elle dira comment cet  analgésique opioïde, synthétisé il y a plus d’un demi-siècle, près de cent fois plus puissant que la morphine, est progressivement sorti de ses indications médicales; comment il a commencé à tuer faute de soigner. Le phénomène a pris une ampleur d’une particulière gravité en Amérique du nord où l’épidémie de l’addiction aux opiacés est devenue une affaire de santé publique de première grandeur (voir la vidéo du New York Times). Une affaire commerciale aussi tant il est vrai que les substances addictives ne sont jamais éloignées des marchands et des marchés.

Corruptions généralisées

« La justice américaine accuse John Kapoor, d’avoir corrompu médecins, pharmaciens et infirmières » raconte Le Monde ; une corruption larga manu pour doper les ventes de son spray sublingual miracle. « Très addictif, il est en principe réservé aux patients atteints d’un cancer dont la douleur n’a pas pu être soulagée avec un autre traitement, ajoute le dernier quotidien vespéral. Mais des professionnels de santé, avec l’aide du laboratoire, sont parvenus à contourner cette restriction pour le prescrire bien plus largement. Des patients à qui il aurait dû être totalement contre-indiqué en ont consommé. Certains sont morts d’une overdose, comme l’a révélé un rapport de la sénatrice démocrate du Missouri, Claire McCaskill. »

Insys a été l’un des premiers acteurs bénéficiaires de cette épidémie. Son Subsys® a été autorisé par la FDA, l’agence de santé américaine, en 2012. Un coût ahurissant (un mois de traitement allant jusqu’à 20 000 dollars)  et un succès massif immédiat : un pic à 330 millions dollars en 2015, avec une marge supérieure à 90 %. Le vent a commencé à tourner en 2016, avec les premières révélations sur les conditions de prescription du Subsys : les ventes ont chuté de 26 % et l’année s’est achevée par une première arrestation, à Boston, de six dirigeants de l’entreprise.

L’enquête menée par les autorités a révélé que la majorité des prescriptions concernaient des personnes qui ne souffraient pas de cancer. Sans parler du reste, air connu. « Pour convaincre les médecins d’inscrire ce médicament sur leurs ordonnances, les employés d’Insys leur versaient des dessous-de-table ou les rémunéraient généreusement pour des interventions dans des conférences, résume Le Monde. Les pharmacies agréées pour distribuer le Subsys étaient elles aussi incitées financièrement à fermer les yeux sur les pratiques douteuses du laboratoire. Derniers maillons de la chaîne, les assureurs étaient délibérément induits en erreur par les commerciaux d’Insys qui leur faisaient croire qu’ils avaient affaire à des patients souffrant de cancer quand il n’en était rien. »

Pavé capitalistique

Et ensuite ? Arrêté à Phoenix et entendu par une cour fédérale, John Kapoor a pu repartir libre moyennant une caution d’un million de dollars. Son passeport a été confisqué. Plusieurs Etats ont engagé des poursuites contre des fabricants de médicaments à base d’opiacés.

« Dans leur ligne de mire, on trouve notamment Purdue Pharmaceutical, qui commercialise l’OxyContin, Endo Pharmaceuticals qui vend le Percocet, et Johnson & Johnson, le producteur du Duragesic, souligne Le Monde. En 2007, Purdue avait mis fin à une première série de poursuites en transigeant avec le département de la justice moyennant une somme de 634 millions de dollars. Insys serait en discussion pour parvenir à un arrangement financier comparable. »

Où l’on voit, in fine, que loin d’être de pauvres dealers de rue, les labos pharmaceutiques tiennent toujours, outre-Atlantique, le haut du pavé capitaliste 1. Avec le soutien, actif ou tacite, des responsables politiques.

A demain

1 « En France, la majorité des problème d’addiction au fentanyl sont majoritairement  observés (2/3) chez des patients traités hors cancer (donc hors AMM) avec ces fentanyls transmuqueux – qui plus est prescrits seuls dans 15% de ces cas, c’est à dire sans forme à libération prolongée » nous a précisé le Pr Nicolas Authier (Observatoire français des médicaments antalgiques;  UMR INSERM 1107, Université Clermont Auvergne, CHU Clermont-Ferrand)

 

2 réflexions sur “Subsys® (fentanyl en spray) : le trop beau succès financier d’un dealer pharmaceutique

  1. Tout cela est à vomir.

    Mais cette antienne, « analgésique opioïde, synthétisé il y a plus d’un demi-siècle, près de cent fois plus puissant que la morphine » ne veut rien dire.

    Enfin si : 1 mg de machingésic est aussi efficace que 100 mg de morphine.
    ET alors ? On en fait des gorges chaudes et pas seuement dans le cas de ce produit mais de toutes sortes de médicaments présentés comme des progrès (argument de marketing) pour cette raison qui n’en est pas une.

    Cent fois plus puissant ? LA belle affaire ! On a donc les mêmes effets avec 100 fois plus de morphine et ce ne sont pas des kilos mais des milligrammes contre des dizaines de microgrammes. Ca tient dans la taille d’un medicament, enfin, c’est un argument de vente ou de dénonciation qui ne tient pas la route.

    POur les effets positifs comme négatifs il est plus puissant PONDERALEMENT, à masse égale et tant que les masses utilisées ne nécessitent pas un tracteur pour être rapportées de la pharmacie l’argument est caduc. Voire caduque 🙂

  2. Ne pas oublier que pour que cela « fonctionne » il faut un couple :
    Un corrupteur et un corrompu.
    Le corrupteur ne peut rien s’il n’y a pas un corrompu pour accepter.
    Il y a donc deux coupables et non un seul !!!

    Mais heureusement, cela ne nous concerne pas car cela n’existe qu’aux Etats-Unis, n’est-ce pas?

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