Les «Paradis pharmaceutiques» ou l’inquiétante délocalisation des expérimentations cliniques 

 

Bonjour

Dans l’ombre de la mondialisation, les délocalisations. Nous avons appris il y a peu la première implantation, chez un patient du Kazakhstan du cœur artificiel mis au point par Carmat. Soit la poursuite dans la capitale de l’ancienne république soviétique, d’un essai commencé en France où il avait généré quelques polémiques. Carmat a, depuis, annoncé, avoir obtenu le feu vert pour implanter son dispositif à l’Institut de la Médecine Clinique et Expérimentale (IKEM) de Prague, en République tchèque. Elle a aussi annoncé avoir fait des demandes similaires « dans quatre autres pays », sans toutefois préciser lesquels.

Si quelques indiscrétions sont parfois ici ou là glissées, la direction générale de Carmat se refuse à préciser les raisons précises pour lesquelles elle préfère désormais l’étranger à la France. Interrogée par le quotidien économique La Tribune, la société cotée en bourse reconnaît que les essais cliniques pourraient ainsi être « potentiellement » terminés plus vite en étant moins coûteux, tout en assurant que « ce n’est pas le but ».

« Si les modalités d’expérimentation du cœur artificiel interrogent, c’est que, à l’échelle mondiale, une dynamique de délocalisation des essais cliniques vers des pays dits à moindre coût est actuellement à l’œuvre. Initié depuis plusieurs années maintenant, ce mouvement concerne particulièrement la Chine, l’Inde, la Russie et les pays de l’ex-Union soviétique, explique Mathieu Noury, sociologue, conseiller à la recherche, (Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue) dans un papier original et documenté disponible sur le site The Conversation.

John Le Carré et la souplesse chinoise

M. Noury traite de ce phénomène (généralement encore ignoré des médias généralistes) dans un chapitre de son livre (« La nanosanté, la médecine à l’heure des nanotechnologies») 1 qui vient d’être publié aux Éditions Liber. « Désormais, un même essai clinique se déroule bien souvent dans plusieurs zones géographiques, explique-t-il. Le cas du Crlx101, une nouvelle approche pour combattre le cancer mise au point par la compagnie américaine de nanopharmaceutique Cerulean, en témoigne. L’étude de phase 1 a été réalisée aux États-Unis, et l’étude de phase 2, en Russie et en Ukraine, comme indiqué sur le site du gouvernement américain consacré aux essais cliniques. Il n’est plus rare de voir une phase d’essai réalisée dans plus de cinq pays à la fois, sur différents continents. »

Dans ce domaine la Chine et la Russie seraient, selon lui, les pays qui les pays qui connaîtraient le plus fort taux de développement, suivis de l’Argentine, de la République tchèque, de la Hongrie et du Mexique. « En raison de la souplesse de sa législation sur les cellules souches, la Chine est particulièrement engagée dans des essais en médecine régénératrice, ajoute l’auteur. C’est également le cas de plusieurs autres pays comme l’Inde, Taïwan ou la Pologne.

Rien n’est simple dans ce domaine et les arguments ne manquent pas pour déjouer les indignations réflexes – comme au temps de »The Constant Gardener » (« La constance du jardinier ») de John Le Carré. Les promoteurs peuvent ainsi faire valoir la diversité ethnique – permettant une généralisation plus grande des résultats cliniques. « Dans ces pays, les essais cliniques sont souvent le seul moyen d’avoir accès à des soins de santé pour les couches sociales les plus pauvres, ajoute M. Noury. Les essais sont considérés comme faisant partie intégrante des soins de santé depuis que, dans les années 1990, les États ont massivement adopté des politiques réformatrices d’inspiration néolibérale et privatisé le système de santé, en réduisant considérablement l’accès. »

Le rêve des Lumières

C’est ici oublier que si le traitement expérimenté a un quelconque effet positif sur l’état du patient, ce dernier n’aura plus accès au produit qu’il a contribué à développer une fois les tests cliniques terminés. Ce n’est pas là la seule perversité. « Un autre facteur expliquant l’attractivité de ces pays est la sous-médicalisation des patients qui y sont recrutés, ajoute M. Noury. N’ayant pas eu ou ayant peu d’accès à d’autres formes de traitements, ces sujets ne présentent pas de risques d’interférences entre médicaments lors des essais. Cela augmente les chances d’obtenir des résultats démontrant une efficacité positive du produit et de voir les autorités sanitaires américaines, canadiennes ou françaises en valider la mise sur le marché. »

Tout cela sans compter les économies réalisées via ces délocalisations, qu’il s’agisse des investissement dans les tests cliniques ou des délais plus courts pour parvenir à des résultats probants. Emergent ainsi de véritables « paradis pharmaceutiques » comme il existe toujours, envers et contre tout, d’éternels paradis fiscaux. :

Jusqu’où ira cette dynamique de délocalisation des essais cliniques ? « Ce phénomène pose, a minima, la question du respect des normes scientifiques, juridiques et éthiques des essais cliniques et des règles encadrant la recherche biomédicale » estime M. Noury. On peut aussi aller plus loin : combien de temps nous faudra-t-il avant de comprendre que les dispositions bioéthiques que l’on imaginait universelles n’étaient qu’occidentales ? Et combien de temps avant que l’on saisisse qu’elles sont désormais battues en brèche au sein même de cet occident des Lumières qui les avait rêvées ?

A demain

1 A noter aussi l’ouvrage de l’anthropologue américaine Adriana Petryna  «  When Experiments Travel « ( « Quand les expérimentations voyagent » encore non traduit en français – que font les éditeurs ?)

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s