Censurer le tabac au cinéma : quand la ministre Agnès Buzyn saisira-t-elle qu’elle se fourvoie ?

Bonjour

Rien de pire, parfois, que le premier degré, la volonté de trop bien faire, le pouvoir politique de trop embrasser. On suspectait Agnès Buzyn d’être exposée à ces risques. La ministre des Solidarités et de la Santé vient de le confirmer : nous venons d’entendre qu’elle annonce sa volonté d’interdire les images de cigarettes consommées sur les pellicules des salles obscures. Et elle dit avec une forme d’ingénuité qui ne manque pas d’interroger :

« Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. Il se trouve que j’en ai parlé au conseil des ministres ce matin à Françoise Nyssen [ministre de la Culture] pour l’alerter. Il y aura des mesures en ce sens. »

Violence rare

Quelles mesures ? On imagine sans mal l’embarras de François Nyssen, bouclier politique officiel de la création artistique, embarquée d’autorité dans cette entreprise. Quelles mesures contraignantes pourra-t-elle cautionner sans apparaître aussitôt trahir sa mission ?  Tout a été résumé par le philosophe médiatique Raphaël Enthoven. C’était sur Europe 1, une charge d’une violence rare contre la ministre de la Santé. La fiction n’est pas la vertu.

 « La déclaration d’Agnès Buzyn au Sénat la semaine dernière – que nous avons signalée immédiatement à nos lecteurs  – commence à susciter une inquiétude dans les médias et l’opinion publique, observe le site des buralistes français. Elle annonçait  »des mesures » contre la présence du tabac et de fumeurs dans la création cinématographique française. Depuis les réactions s’enchaînent : sur les réseaux sociaux (voir « Nous sommes 13 millions de fumeurs adultes et responsables ») ou dans les conversations quotidiennes … tout cela amplifié dans les médias. » Et de citer Jean-Michel Helvig (La République des Pyrénées)

« (…) Si ne plus montrer de clopes au cinéma fait arrêter de fumer, alors chassons des scénarios les crimes, viols, vols, drogues et toutes formes de déviances, ainsi vivra-t-on enfin dans un monde irénique. Il y a quelques années, d’aucuns avaient cru bien faire, en effaçant sur les affiches la pipe de  »Monsieur Hulot » ou le mégot de Jean-Paul Sartre. Le sens du ridicule avait éteint de telles initiatives, espérons que le bon sens évitera au gouvernement de s’ériger par la loi en critique cinématographique. »

Cigarettes après l’amour

Où l’on retrouve, sur le fond, le vieux débat des possibles vertus de la censure, celui de l’hygiénisme qui confine au totalitarisme. Comment raisonnablement progresser dans la réflexion politique sans entendre la voix des soignants spécialistes de la prise en charge des addictions ? Comme le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions :

« Entre censure et incitation à la consommation du plus grand serial killer de tous les temps (j’ai nommé le tabac fumé) entre effacement des oeuvres et placement de produit quel camp choisir ?  Nos biens les plus précieux sont la santé et là liberté. Les addictions menacent les deux. Mais, en aucun cas, on ne saurait toucher à la liberté d’expression pour raisons hygiénistes. Perdre la liberté artistique au nom de la santé deviendrait un risque de sclérose existentielle. La vie est une maladie sexuellement transmissible, constamment mortelle. Faut-il la censurer ? 

 « Non, protéger n’est pas vivre sous un immense préservatif; prévenir est lutter contre toute propagande dangereuse mais en sachant raison garder. Ne pas faire de publicité pour le tabac est une évidence (comme pour l’alcool ajouteraient nos sénateurs qui ont détricoté la loi Évin durant le quinquennat Hollande ….). Pour autant un film est une vision de la réalité pas un Photoshop sanitaire. C’est en partant de cette réalité et non en la niant que l’addictologue peut agir. En connaissant les fonctions positives initiales, en diminuant les risques des plaisirs, en se méfiant des tyrannies, comme celles de l’idéal et de l’abstinence. » 

Pour le Dr Lowenstein il est possible de ringardiser le tabac, d’en diminuer l’attractivité sans toucher à l’art, à la créativité. Possible et socialement sain.  « Ringardiser le tabac, c’est apprendre à décoder, à sourire des scènes  »cigarette après l’amour » et non pas supprimer l’amour, dit-il. Quant à l’addictologue, parce qu’il est du côté de la vie, il ne saurait la gommer. »

 A demain

1 Sur ce thème on lira aussi avec le plus grand intérêt l’entretien accordé à L’Obs par Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération addiction : « Interdire la cigarette dans les films français : censure ou mesure de santé publique ? »

 

 

 

3 réflexions sur “Censurer le tabac au cinéma : quand la ministre Agnès Buzyn saisira-t-elle qu’elle se fourvoie ?

  1. Peut-être faudrait-il aussi interdire des scènes de vaccination, ou la publicité pour promouvoir cet acte, à la télévision, dans les médias et au cinéma, au risque de pouvoir penser que cet acte est réellement sans aucun danger !!!

  2. Bravo ! Encore une polémique bien orchestrée pour que rien n’avance !
    Le cinéma est bien une vision de la réalité, celle du .monde bourgeois du cinéma où on vit dans des quartiers et des appartements chicos, où on a rarement des problèmes de fin de mois et où on soulage ses humeurs à coups de cigarettes et de whisky.
    Les gens que je connais sont rarement représentés dans le cinéma d’aujourd’hui. D’ailleurs, la « création » , on la cherche aussi parfois.

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