Censurer ou pas : quelle est, au fond, la signification du tabac sur les écrans de cinéma ?

 

Bonjour

Où l’on revient sur la polémique « Agnès Buzyn-censure tabac au cinéma ». Et ce avec un papier original, disruptif et dérangeant de notre confrère Jean-Michel Frodon, sur Slate.fr 1.

Le Dr William Lowenstein avait dit, croyait-on, l’essentiel sur le sujet -également sur Slate.fr : « Censurer le tabac au cinéma? Surtout pas! ». Mais il fallait, outre celui redoutable de l’addictologue, l’œil affûté du critique cinématographique. Extraits essentiels du papier de Frodon :

« Peut-être qu’au degré de déréliction de la politique où on est, une cause aussi bidon est de nature à capter une énergie protestataire qui ne sait plus où et comment s’employer. Pourtant, le mouvement autrement important et profond déclenché par l’affaire Weinstein aurait pu et dû absorber ces énergies. Mais justement, aussi fondé soit-il, il garde le défaut d’être politiquement correct. Tandis qu’avec la cigarette, on allait pouvoir être transgressif, s’éclater vraiment. Professionnels du cinéma, médias et réseaux sociaux tous unis derrière cette bannière frémissante s’en sont donnés à cœur joie. »

Dire tout et surtout n’importe quoi

Pour Frodon l’honneur du cinéma est d’être à la fois « un art, un loisir populaire et un observatoire du réel. » En l’occurrence, cela aura démultiplié les opportunités de dire tout et surtout n’importe quoi. On allait à la fois massacrer des chefs-d’œuvre et nous priver de nos doudous audiovisuels. On allait cacher le monde tel qu’il est.

« Aux barricades citoyens! L’État veut nous empêcher de montrer le monde tel qu’il est, s’exclamait ainsi une grande figure libertaire, et ardent combattant du réalisme en prise sur le monde tel qu’il est véritablement, Frédéric Goldsmith, délégué général de l’Union des producteurs de cinéma, dont les propos à l’AFP, relayés par tous les médias de l’Hexagone, fleuraient bon l’insurrection: ‘’Un film n’est pas là pour refléter la société telle que l’État voudrait qu’elle soit’’.»

Mais encore, au-delà des polémiques de l’entre-soi ? Frodon :

« Qui regarde les films se rendrait aisément compte que le problème existe pourtant. Pas parce qu’on y monte des gens en train de fumer. Parce que, outre les incitations plus ou moins amicales de l’industrie, le fait de fumer est devenu un poncif, une paresse de scénariste pour manifester un geste de liberté (…) Ce phénomène n’est pas propre à la France et au cinéma français d’ailleurs. Il se retrouve dans les films de tous les pays –États-Unis, Grande Bretagne, Japon, Scandinavie, etc.– où une politique de santé publique travaille à réduire les méfaits du tabac. »

« Alors que c’est dans tout le cinéma français que la clope est devenue un signe fort de liberté, d’affirmation de soi, de sens de valeurs plus importantes que la norme sociale.

Exemple du jour: dans le beau film de Robert Guédiguian, La Villa, qui sort cette semaine et dont on ne manquera pas de dire tout le bien qu’on en pense, lorsqu’enfin Ariane Ascaride se réconcilie avec elle-même et avec ses frères, qu’est-ce qu’elle fait? Elle allume une cigarette. Dans quinze jours sort un beau film indé américain, Logan, ultime apparition à l’écran de Harry Dean Stanton. Lorsque le vieil homme doit manifester son esprit resté libre malgré les atteintes physiques de l’âge, comment s’y prend-il (c’est-à-dire comment s’y prend le réalisateur pour exprimer ça)? Il impose le droit de tirer sur sa clope en plein bistrot.

Pour Jean-Michel Frodon la virulence de la levée de boucliers suite aux déclarations d’Agnès Buzyn aura simplement empêché qu’on se pose la moindre question sur le fait de continuer à faire de la cigarette, cette dépendance, un marqueur de liberté d’esprit. Liberté-esclavage ? Où l’on voit que les addictologues ne débattent malheureusement jamais avec les critiques de cinéma.

A demain

1 « La cigarette au cinéma, une paresse pour symboliser la liberté » Slate.fr, 1er décembre 2017

2 réflexions sur “Censurer ou pas : quelle est, au fond, la signification du tabac sur les écrans de cinéma ?

  1. D’accord avec le sens général. Libertarisme petit bras à la noix que cette clope ridicule associée à un air inspiré, forcément inspiré.
    Mais « Disruptif » ! Allons, allons , tout de même !
    Ca donne envie d’adresser l’issue (de secours).

  2. « ‘’Un film n’est pas là pour refléter la société telle que l’État voudrait qu’elle soit’’.»

    Cette phrase est particulièrement importante car elle exprime la dérive des autorités : modeler la société comme ceux qui la dirigent voudraient qu’elle soit.
    Ou dit autrement, les autorités veulent imposer leur vison de la « réalité » et modeler la société pour qu’elle corresponde à cette vision.
    L’obligation vaccinale en est un autre exemple.

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