Animalités, violences et sexualités : faudra-t-il en finir avec la « liberté d’importuner » ?  

 

Bonjour

Rebondissement français dans la tentaculaire « affaire Weinstein ». Un rebondissement qui, au-delà de la violence des termes, pourrait être salutaire. Deux textes qui, pour l’heure, permettent de mieux comprendre les forces et les arguments en présence. Les commentaires et les analyses suivront

Dans Le Monde daté du 10 janvier un collectif de cent femmes signe une tribune détonante : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Parmi elles Catherine Millet, Ingrid Caven, Catherine Deneuve ou Elisabeth Lévy. Elles affirment leur rejet d’une forme de féminisme qui exprime avant tout une « haine des hommes ». Corollaire : ces femmes prennent la défense de la « liberté d’importuner », après ce qu’elles qualifient de « campagne de délation » visant des hommes accusés de harcèlement sexuel dans la foulée de l’affaire Weinstein. Extraits de cette tribune qui, hors de l’ordinaire médiatique, pourrait faire date :

« Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste.

« A la suite de l’affaire Weinstein a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie.

« De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses  » intimes  » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque.

Vague purificatoire

« Cette fièvre à envoyer les  » porcs  » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres  » à part « , des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées. En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un  » comportement déplacé  » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt ou trente ans, et dont ils devraient se repentir. La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire.

« La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. Une universitaire juge le film Blow-Up, de Michelangelo Antonioni,  » misogyne  » et  » inacceptable « . A la lumière de ce révisionnisme, John Ford (La Prisonnière du désert) et même Nicolas Poussin (L’Enlèvement des Sabines) n’en mènent pas large. (…)

« Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle. Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une  » salope  » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement.

« En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner.  Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. (…). Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités. »

Tomber ou pas dans l’excès

Cette tribune a aussitôt fait réagir la militante féministe Caroline De Haas. Elle répond aux auteures de la tribune du Monde avec une trentaine de militantes et militants féministes. Un texte disponible sur le site de France Info : « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter » : Caroline De Haas et des militantes féministes répondent à la tribune publiée dans « Le Monde » » Extraits :

 « A chaque fois que les droits des femmes progressent, que les consciences s’éveillent, les résistances apparaissent. En général, elles prennent la forme d’un « c’est vrai, certes, mais… ».  Ce 9 janvier, nous avons eu droit à un « #Metoo, c’était bien, mais… ». Pas vraiment de nouveauté dans les arguments employés. On retrouve ces derniers dans le texte publié dans Le Monde comme au boulot autour de la machine à café ou dans les repas de famille. Cette tribune, c’est un peu le collègue gênant ou l’oncle fatigant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer. 

 « « On risquerait d’aller trop loin.«  Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là (…)

 Violences sexuelles et séduction

 « « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ?

« « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement (…)

« Avec ce texte, elles essayent de refermer la chape de plomb que nous avons commencé à soulever. Elles n’y arriveront pas. Nous sommes des victimes de violences. Nous n’avons pas honte. Nous sommes debout. Fortes. Enthousiastes. Déterminées. Nous allons en finir avec les violences sexistes et sexuelles.  Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde. »

En finir avec les violences sexistes et sexuelles, certes. Et au plus vite. Mais peut-on débattre en animalisant son adversaire ? Pour l’heure peut enrichir sa réflexion avec « Le sexe après sa révolution » Revue Esprit n¨180, juillet-août 2017. Au sommaire : « Face à l’obscénité du monde  » et « Des corps désenchantés »…

A demain

 

 

 

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