Maltraitance : pourquoi les directeurs d’hôpitaux en veulent-ils, à ce point, aux médecins ?  

Bonjour

Enfin ! C’est un entretien hors du commun accordé au Quotidien du Médecin (Dr Isabelle Catala).  Il devrait, en toute logique, susciter quelques remous. Nous y entendons le Pr Philippe Halimi (HEGP, Paris), spécialiste de radiologie par ailleurs fondateur – président de l’« Association Nationale Jean-Louis Mégnien contre le harcèlement morale et la maltraitance au sein de l’hôpital public ».  Une association comme il n’y en avait jamais eu en France, créée après le suicide, par défenestration le 17 décembre 2015, du Pr Jean-Louis Mégnien dans le « vaisseau-amiral » de l’AP-HP 1.

« Avant l’arrêt de travail de 9 mois du Pr Jean-Louis Mégnien, j’ai été le témoin de la descente aux enfers qu’a vécu ce confrère que je voyais tous les jours à l’hôpital, se souvient le Pr Halimi. Après son geste fatal, je me suis senti dévasté de n’avoir pu l’empêcher ; – mais je connais ceux que je pense être les responsables de ce suicide – et j’ai découvert l’étendue de la souffrance et de la maltraitance hospitalière. C’est pour cette raison que j’ai choisi de faire du combat contre ces deux fléaux un de mes derniers combats. Car d’une part je suis proche de la retraite : qu’ai-je donc à craindre maintenant ? Et d’autre part, je sais que cette lutte est essentielle pour la survie d’une certaine vision, éthique et bienveillante, de l’hôpital public. »

Propos atypique d’un homme qui estime avoir « une responsabilité vis-à-vis des plus jeunes ». « Si on laisse l’hôpital continuer dans sa dérive actuelle, ce sera à terme la mort du système public de soins tel qu’on l’a connu et qui a fait l’admiration du monde entier, assure-t-il. L’avenir de nos jeunes confrères ne doit dépendre ni d’un chef de pôle, souvent ambitieux et autoritaire, choisi par l’administration pour cette raison, ni d’une administration mettant en place des pratiques managériales inhumaines sous prétexte d’objectifs chiffrés à atteindre. Ce serait un gâchis énorme. Déjà les patients commencent à prendre conscience que certaines situations anormales se produisent dans les hôpitaux et que cela va retentir sur la qualité des soins qu’ils vont recevoir dans l’avenir. »

Trois passages à surligner, partager, méditer

En moins de deux ans plus de 450 personnes ont contacté l’Association. Ce nombre augmente de façon exponentielle et très peu de cas ont été résolus 2. Pour le fondateur, dans le contexte actuel d’un « hôpital public déshumanisé », personne ne peut plus se considérer à l’abri de comportements maltraitants – même si le constat actuel montre que les médecins en fin de carrière sont sur-représentés. Et puis ces trois passages de cet entretien, trois passages à surligner, trois textes à partager, à méditer :

« Certains directeurs d’hôpitaux ne prennent pas suffisamment en compte la valeur de ces professionnels qui ont souvent 30 ans d’expérience. Ils peuvent penser que, dans leur logique managériale purement comptable où la qualité de la prise en charge n’est plus une priorité, tout médecin est a priori interchangeable et qu’un jeune médecin sera plus “malléable” et coûtera moins cher à l’hôpital. La qualité de l’exercice des professionnels du soin n’est malheureusement plus une préoccupation pour ces “managers” de l’hôpital, et c’est ce qui fait que les soignants ne se reconnaissent plus dans l’hôpital d’aujourd’hui et sont en souffrance et démotivés. »

« La loi ‘’Hôpital, Patients, Santé et Territoires du 21 juillet 2009’’ a donné tous les pouvoirs aux directeurs 3 qui, dans leur grande majorité, au cours de leur cursus à l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP) de Rennes ont acquis une culture très anti-médecins : le médecin, en raison de son indépendance d’esprit et de son éthique, est en quelque sorte l’homme qui plombe l’hôpital et qui l’empêche de devenir une entreprise comme une autre. Quelle vision décalée et tellement à l’opposé de ce que devrait être l’hôpital ! »

« Nous constatons aussi que, contrairement à ce que l’on peut penser ou à ce qu’on veut nous faire croire, ce ne sont pas les personnels les plus fragiles qui font l’objet de harcèlement. Ce sont les personnels les plus professionnels, ceux qui essayent de bien faire malgré le système mis en place. Ils sont confrontés à un « Conflit éthique » car les conditions de leur exercice ne sont plus celles qui correspondent à leurs exigences professionnelles. Mis face à l’obligation de travailler dans des conditions qu’ils estiment insatisfaisantes pour bien prendre en charge leurs patients, ces médecins ‘’ trop professionnels’’, s’isolent, se retrouvent ‘’mis au placard’’. Ils doivent être ‘’éliminés’’ car ils sont un obstacle au “bon fonctionnement” d’un système dans lequel le quantitatif doit être au premier plan. C’est à ce moment que, pour ce médecin qu’on ‘’empêche’’ de travailler par tous les moyens, le risque sur sa santé physique et psychique devient important. » 

Un entretien hors du commun qui, au-delà des remous, réclame des réponses. Qu’en est-il de cette « culture anti-médecins » dont il est assez aisé de faire l’expérience ? D’où vient-elle ? Pourquoi s’est-elle installée ? Sera-t-il possible de la faire régresser ?

A demain

1 Tous les papiers consacrés dans ce blog à cette dramatique affaire sont disponibles à cette adresse : https://jeanyvesnau.com/page/5/?s=M%C3%A9gnien

2 L’Association met aussi en ligne une carte de France des hôpitaux où des signalements de maltraitance ou de harcèlement lui sont signalés ; cette carte a pour but d’alerter le public, les médias, les organismes de tutelle (ARS en particulier), et le ministère de la Santé sur certains pratiques managériales déshumanisées et brutales, notamment lorsqu’il y a plusieurs signalements dans le même établissement

3 « La loi Hôpital, Patients, Santé et Territoires » du 21 juillet 2009 porte une réforme majeure, une réforme historique. Elle modifie en profondeur l’ensemble de notre système de santé, car elle touche à la modernisation des établissements de santé, à l’accès de tous à des soins de qualité, à la prévention et à la santé publique, comme à l’organisation territoriale du système de santé. » (Roselyne Bachelot-Narquin, alors ministre de la Santé et des Sports, aujourd’hui animatrice de radio et de télévision)

 

4 réflexions sur “Maltraitance : pourquoi les directeurs d’hôpitaux en veulent-ils, à ce point, aux médecins ?  

  1. Bonjour,
    cette situation n’est pas nouvelle. En tant qu’ancien médecin du travail hospitalier, je me suis heurté à la psychoririgidité d’une directrice générale d’un CHI inter-communal en Ile-de-France qui mettait en place des pratiques violentes envers le personnel hospitalier.J’ai alerté le service de l’Inspection du travail et Mirtmo( DIRECCTE) mais bonne élève pour l’ARS, elle n’a jamais été sanctionnée, nous avons vu le suicide d’un médecin étranger. Elle a appliqué des décisions qui ont mis à mal les finances du CH.
    Elle est allée gérer un hopital plus grand.. J’ai quitté le service public pour le privé en tant que médecin du travail et je n’en suis pas plus mal( pour mémoire, j’étais contractuel , la DRH a refusé de valider la transformation de mon contrat en équivalent PH comme prévu dans mon contrat de travail),l’avocat spécialisé contacté m’a dit que si je portais plainte, la procédure durerait des années sans garantie d’un résultat + ( condamnation) même si le juge confirme la faute de la direction…
    l’ARS de l’Ile-de-France a été alertée….Aucune réponse de sa part…
    Cela ne pourra que s’amplifier….Car les directeurs d’hopitaux sont protégés, privilèges injustifiés ( pratique « d’ancien régime ») même quand ils font des malversations, ils ne sont jamais inquiétés…
    A noter: combien de postes de médecinsdu travail hospitalier sont vacants? On doit approcher es 50% car le médecin du travail est un médecin non protégé à l’hopîtal et d’autant s’il gêne les décisons des médecins chef de pôles placés par le directeur de l’hôpital.
    Dr AG.

  2. bjr
    je comprends totalement le désespoir des médecins ! et suis la première à regretter en tant qu infirmière cette perte de pouvoir.
    Mais nous sommes un ensemble de soignants pénalises, maltraités , harcelés !
    sans nous tous l hôpital ne fonctionne pas…
    la folie administrative nous concerne tous , et les patients nos premières victimes.
    n oublions pas que le système mis en place fait qu à tous les niveaux des agents ayant un peu de pouvoir participent de façon malsaine et perverse à cette mécanique totalement folle.
    OUI la situation s aggrave ! la diffamation est à la mode ! l épuisement devient banal !
    continuons à denoncer en connaissant les prises de risque !!!

  3. Sur le sujet de la maltraitance, j’ai écrit de nombreux articles, sur mon BLOG du Quotidien du Médecin et un article dans Libé ( voire lien à la fin). J’ai l’intention de faire un nouveau billet dans le QDM.
    J’ai par ailleurs consacré un certain nombre de chapitres au problème de l’hôpital public dans mon dernier livre « Réformer la santé, la leçon de Michel Foucault ».
    Je suis très étonné par la naïveté des commentaires et analyses sur le sujet. D’abord l’analyse des causes du harcèlement à l’hôpital me semble erronée. j’ai d’ailleurs soutenu dans une iintevention à l’occasion d’un séminaire de l’HCAAM ( Haut Conseil pour l’Avenir de l’Assurance Maladie ce qui suit :
    « Interprétation du mal-être de l’hôpital
    Je suis vraiment étonné qu’on interprète aujourd’hui de façon aussi récurrente, et aussi unanime le problème de la souffrance à l’hôpital comme la conséquence de son évolution vers un mode de fonctionnement proche de l’entreprise. J’ose même dire que c’est précisément du fait de l’absence de certaines règles qui sont propre à l’entreprise que l’on souffre à l’hôpital. Ou alors je voudrais qu’on m’explique pourquoi on souffre, on se suicide à l’hôpital apparemment beaucoup plus que dans les cliniques privées. Cliniques privées qui fonctionnent sans doute plus sur le mode de l’entreprise que l’hôpital. Je crois qu’en réalité ce qui fait le grand mal être de l’hôpital c’est la perte du sens et son incapacité à trancher les conflits.
    La perte du sens : dans l’émission « Au ventre de l’hôpital » qui a beaucoup ému l’opinion, on voit une jeune anesthésiste répéter « ça n’a plus de sens ». Eh bien je crois que cette perte de sens, elle est la conséquence de ce que j’ai développé plus haut, le découplage de l’hôpital des réalités de santé public de notre modernité.
    L’incapacité de trancher les conflits. Cet incapacité à trancher les conflits est liée à la crise du pouvoir, ou encore de l’autorité. La philosophe Hannah Arendt nous rappelle que, en latin, le mot auctoritas dérive du verbe augere qui signifie augmenter. Ce que l’autorité augmente constamment c’est la fondation. Et l’autorité augmente la fondation parce qu’elle s’appuie sur des valeurs reconnues. Or l’institution hospitalière est en plein délitement parce qu’elle a occulté un certain nombre de valeurs. En particulier parce qu’elle n’a pas su instituer dans le corps médical une hiérarchie mobile et fondées sur des valeurs. C’est pourquoi, les passions se déchainent, les coalitions, les complots, les basses manœuvres mènent le jeu des rapports humains. Dans ce huis clos infernal, certains n’ont d’autres solutions que le suicide. Ainsi, dernièrement ce professeur de neurologie à Grenoble, ainsi le professeur Jean-Louis Mégnien en décembre 2015. »
    Toute cette efflorescence discursive autour de la maltraitance à l’hôpital ( article de presses, associations ,congrès, film) ne contribue qu’à une chose : donner un statut à cette maltraitance.
    C’est ni plus ni moins une stratégie d’évitement.C’est persévérer à donner une légitimité à l’hôpital plutôt que de le contester. C’est à la cause même de la maltraitance qu’il faut s’attaquer, c’est à dire à l’hôpital public. L’hôpital pour un certain nombre de raisons que je développe dans mon livre , est pris, dans une stratégie d’autodestruction. Il secrète ses propres poisons, en particulier la maltraitance, en vue d’une nécessaire disparition dans laquelle nul ne veut se compromettre.

    http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1560125-suicides-d-infirmiers-bureaucratie-ce-qui-tue-l-hopital-c-est-le-regne-de-la-betise.html

  4. S’il m’est permis d’intervenir à nouveau, je voudrais dire que toutes mes réflexions sur l’hôpital m’ont été inspirées par une mise au placard qui a duré 10 ans; Et comme le souligne fort justement le professeur Halimi, ce sont ceux qui cherchent à faire avancer, à réfléchir sur leurs pratiques qui sont les cibles du harcèlement. j’étais le seul dans mon service à publier, à organiser des réunions, à faire des topos. Je gênais, j’ai de ce fait été mis à l’écart par le chef de pôle ,soutenu par le Directeur..

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