Alcoolisme. Demain le Conseil d’Etat tranchera : en faveur de l’ANSM ou du baclofène ?  

 

Bonjour

Redoutable, formidable et inquiétant Conseil d’Etat ! Ses champs de compétence ne cessent de s’étendre, de la fin de vie (affaire Vincent Lambert) à l’insémination post mortem et au traitement de l’addiction à l’alcool. Que nous disent ces appels désespérés à la « plus haute juridiction administrative du pays » ? Peut-être faut-il ici se reporter à l’entretien que vient de donner au Monde (Jean-Baptiste Jacquin) Jean-Marc Sauvé, son vice-président sosie du Général et atteint par la limite d’âge 1. Jean-Marc Sauvé qui nous confia un jour, pour Slate.fr et sous les ors de son Conseil d’Etat, ne voir le monde « que régi par la loi ».

Retour au quotidien du règlement des litiges, le tristement banal des magistrats du Palais Royal, à deux pas du Nemours et de ses verres de Sancerre hors de prix. Question : l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a-t-elle trop usé du principe de précaution en limitant d’autorité, en juillet 2017, la dose maximale de baclofène qu’un médecin peut prescrire dans le traitement de la maladie alcoolique ?

Atteinte grave

Le contexte : Le 24 janvier dernier, le responsable du collectif Baclohelp, Thomas Maës-Martin, déposait devant le Conseil d’Etat un recours pour annuler l’interdiction de l’usage du baclofène à hautes doses décidée en juillet 2017 par l’Agence. Le collectif, conseillé par le cabinet d’avocats Spinosi & Sureau, plaidait que cette décision constituait une « atteinte grave et immédiate » à la santé de 40.000 personnes alcooliques qui prennent ce médicament pour se sevrer.

De fait, sur la base d’une vaste étude statistique de l’Assurance maladie, les experts de l’ANSM avaient jugé que les risques liés à la prise du baclofène à hautes doses étaient trop élevées. Au-dessus de 180 mg par jour, «la fréquence des hospitalisations est augmentée de 46 % et le risque de décès est multiplié par 2, 27», concluait une étude. Une étude vivement contestée par le camp adverse – ce qui n’avait pas empêché  l’ANSM, durant l’été 2017,  à rabaisser la posologie maximale à 80 mg par jour. Un niveau jugé bien trop faible par nombre de prescripteurs et de patients soulignant que pour lutter contre l’alcoolisme des prises moyennes de 150 mg (voire plus) étaient nécessaires.

C’est ce litige que vient, le 2 mai, d’examiner notre Conseil d’Etat. « Le directeur général de l’ANSM pouvait déduire [de cette étude de l’Assurance maladie] une suspicion de risque pour la santé publique », a fait valoir Charles Touboul, le rapporteur public du Conseil d’Etat [dont-les-avis-sont-généralement-suivis]. M. Touboul a, nous dit Le Monde (François Béguin) estimé que la décision n’était « pas entachée d’une erreur manifeste d’appréciation » et appelé au rejet de la plainte.

Euphémismes protecteurs

Mais, en même temps, M. Touboul a montré qu’il avait entendu les prises de positions de certains professionnels de santé, même s’il les a qualifiées de « surréactions ». Il y a eu, selon lui, une « incompréhension juridique de la portée juridique » de la décision de l’ANSM, liée à une « communication assez maladroite » de la part de l’ANSM, « au moins en début ». Euphémismes.

En théorie les médecins peuvent toujours, s’ils le souhaitent, prescrire le baclofène à de fortes doses – prescription qui les exposent désormais toutefois à risques juridiques en cas d’effets secondaires graves chez leur patient.  « Depuis la décision de l’ASNM, on a beaucoup de mal à trouver des médecins prescripteurs, ils ont peur de prendre des risques », a expliqué, à l’issue de l’audience du Conseil d’Etat, Marion Gaud, de l’association Aubes, une structure qui regroupe des patients et des médecins: « Même chez nos anciens prescripteurs, beaucoup hésitent à aller au-delà de 80 mg ».

A deux pas du Nemours et de la place Colette La décision du Conseil d’Etat est attendue d’ici deux à trois semaines.

A demain

1 Jean-Marc Sauvé : « Nous vivons dans une société plurielle, souvent divisée, voire fracturée » Le Monde du 28 avril 2018

Une réflexion sur “Alcoolisme. Demain le Conseil d’Etat tranchera : en faveur de l’ANSM ou du baclofène ?  

  1. Il semble que l’affaire prenne une dimension éthique. A la question « Les malades alcooliques ont-ils le droit de continuer à se soigner librement avec le traitement qui leur convient, qui est efficace pour eux, qui leur permet de retrouver une vie normale et de ne plus se mettre en danger à chaque instant? », l’ANSM avait répondu non depuis juillet 2017, et le Conseil d’Etat semble vouloir suivre le même chemin. Rappelons que sans un traitement approprié et adapté, ces malades vivent l’enfer, font vivre l’enfer à leur entourage, bien malgré eux, sont fréquemment à l’origine de dégâts collatéraux majeurs, et sont voués, après d’immenses souffrances, à une mort prématurée, qui survient plus ou moins vite, en fonction de leur résistance individuelle aux traumatismes crâniens et aux comas, grand mal et autre crise d’épilepsie survenant tous les quatre matins au moindre manque d’alcool.

    Nul doute qu’une pareille décision n’aurait jamais été prise si le traitement avait concerné n’importe quelle autre maladie, quand bien même elle ne causerait que le dixième de la souffrance, ou de la mise en danger de sa vie, qu’endure au quotidien un malade alcoolique. Mais voilà, aux yeux de ceux qui prennent les décisions en matière de santé, l’alcoolisme n’est toujours pas traité comme une maladie, mais au contraire comme un vice, une déviance. Et les malades, qui n’en sont pas, ne méritent, de leur point de vue, aucune considération, aucun traitement efficace et aucune prise en charge par le système de santé.

    Décision incohérente s’il en est puisqu’un malade alcoolique qui passe sa vie aux urgences (et / ou reste de longs mois hospitalisés dans des établissements psychiatriques de seconde zone ne proposant aucun traitement adapté) est une source de coûts abyssale pour notre système de santé exsangue et lourdement déficitaire. Alors qu’un malade bien traité, avec un médicament, qui plus est très bon marché, ne coûte pratiquement plus rien à la collectivité et ne dérange plus personne. Mais nous vivons dans un monde aberrant.

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