Esprit libre, spécialiste renommé de médecine interne, le Pr Pierre Godeau vient de mourir

Bonjour

C’est un grand nom doublé d’une personnalité hors norme de la médecine qui vient de disparaître. Le Pr Pierre Godeau, ancien patron de la médecine interne de la Pitié-Salpêtrière est mort, sans souffrir, le jeudi 11 octobre à l’âge de 88 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands noms de la médecine hospitalo-universitaire de la seconde moitié du XXème siècle. Une grande élégance, un esprit libre, un humour doublé d’un puits de science et d’un médecin atypique. « Un ‘insoumis’ si le terme n’était pas, aujourd’hui, politiquement marqué » résume le Pr Jean-Charles Piette, l’un de ses plus proches élèves et son successeur à La Pitié.

Il était, aussi, l’auteur des « Héritiers d’Hippocrate – Mémoires d’un médecin du siècle »(Flammarion) d’ « Une aventure algérienne » (Flammarion) et, en 2014, de l’étonnant « Rue du Pas de la Mule » (éditions Fiacre).  Sans oublier, l’an dernier, «Caprices du destin, constance de l’amitié » (éditions Fiacre).

 

Nous reprenons ici des extraits du portrait que nous lui avions consacré, texte publié dans Le Monde du  17 janvier 2005 : « Pierre Godeau, un demi-siècle de médecine savante ». Alors âgé de 75 ans, il venait de superviser la quatrième édition du « Traité » qui, depuis un quart de siècle, porte son nom (« Le Godeau ») 1. Alerte, maniant l’humour avec finesse il montait aussi en première ligne pour défendre sa spécialité – la médecine interne – qu’il jugeait menacée.

« Le rendez-vous avait été fixé à Paris, au cœur du quartier historique de l’hôpital de la Pitié, dans ce mystérieux secteur pavillonnaire où, parmi tant d’illustres praticiens, Charcot, Freud et Babinski ont cherché et soigné. Pierre Godeau reçoit avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’a pas totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste dont son élève et successeur Jean-Charles Piette lui a élégamment laissé l’usufruit.

L’élégance, précisément ; voilà l’un des maîtres mots, une forme de règle de vie pour celui dont le nom est synonyme, dans le corps médical français, de cette discipline méconnue à laquelle on a donné en France le nom de « médecine interne », alors que lui préférerait que l’on parle de « médecine globale. »

Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveille aujourd’hui la sortie de la quatrième édition du Traité de médecine, une somme collective de plus de 3 500 pages qui, depuis un quart de siècle, est désignée dans le corps médical comme « le Godeau ».

Médecine « interne », médecine « globale » ? On pourrait schématiquement la définir comme la quête sans fin de la meilleure synthèse entre l’étendue des connaissances médicales (à laquelle tend la médecine générale) et l’approfondissement de ces mêmes connaissances dans un petit domaine que proposent les spécialistes de toutes les autres disciplines.

« On pourrait aussi définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, ajoute celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible. »

L’ambition affichée de ces spécialistes hors normes a été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des espèces de Pic de La Mirandole de la médecine. « Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résume-t-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible. »

De fait, c’est bien à eux que l’on fait appel lorsque, en dépit de tous les examens complémentaires, aucun diagnostic ne peut être posé, aucune thérapeutique proposée ; c’est vers eux aussi que l’on se retourne lorsque la somme des pathologies dont souffre une même personne demande des connaissances, une expérience et un esprit de synthèse dont ils font profession.

Mieux : aujourd’hui, ce sont eux qui, avec sans doute quelques généralistes, défendent, non sans courage ni grandeur, une tradition médicale mise à mal par cette approche réductionniste, réductrice et parcellisante qui, depuis un demi-siècle, ne cesse de gagner du terrain dans la pratique de la médecine occidentale. Cette posture en fait précisément les victimes désignées d’un système qui ne veut rien prévoir, qu’il s’agisse d’assurer leur remplacement ou de prévoir des rémunérations adaptées à cette médecine savante autant que lente.

Sans nostalgie

Aussi Pierre Godeau va-t-il, à près de 75 ans, pleinement participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte aujourd’hui en germe chez les 1 500 « internistes » français. C’est pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie aucune. « Rétrospectivement, je tremble à l’idée des responsabilités que l’on confiait aux jeunes internes des hôpitaux qui, à deux, dans les années 1950, pouvaient avoir la charge d’une centaine de malades », confie-t-il.

Il garde aussi intact le souvenir de ce que pouvaient être les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines « protections » facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste spécialisé dans la prise en charge des « gueules cassées » affirme aujourd’hui qu’il n’a jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité affirmée – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin -, Pierre Godeau juge que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Ce qui est d’autant plus vrai que la gigantesque accumulation des publications scientifiques et médicales impose aujourd’hui la mise en commun du savoir et de son partage (…)

Politiquement, ce médecin ne cache pas ne pas partager les idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonce ces erreurs ou ces illusions que sont, selon lui, les nouvelles mesures concernant l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade, dont on voudrait croire qu’elle pourrait être une relation marchande parmi tant d’autres. Sur ce point, il reste sans aucun doute d’une époque où l’on préférait y voir la rencontre d’une confiance et d’une conscience.

Il ne craint pas non plus de dénoncer aussi cette tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. « On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, conclut-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste. » »

A demain

1 La quatrième édition du Traité de médecine (Editions Flammarion-Médecine) avait été coordonnée par les Prs Pierre Godeau, Serge Herson et Jean-Charles Piette. Cette initiative, unique en langue française, remonte à la fin des années 1970, lorsque Jean Hamburger avait demandé à Pierre Godeau de réunir sous un titre unique les fascicules d’enseignement que publiaient alors les éditions Flammarion.

Après la première édition, publiée en 1981, l’entreprise n’a cessé de prendre de l’ampleur et d’affirmer son originalité, au point de se trouver en concurrence avec le « Harrison », autre traité de médecine, dont la puissance vient notamment de ce qu’il est rédigé en langue anglaise.

« Les congrès des diverses spécialités réunissent des milliers de participants, les publications des journaux scientifiques sont précédées de plusieurs jours, voire de quelques semaines, par leur mise en ligne sur Internet, les avancées pharmaceutiques font l’objet d’informations souvent prématurées anticipant la confirmation de leur légitimité, écrivaient les trois coordonnateurs dans l’avant-propos de cette quatrième édition. Face à cette accélération, il est de plus en plus difficile pour la communauté médicale de garder un juste milieu entre un conservatisme rétrograde et un modernisme dangereux. C’est dans ce contexte que l’excès de médiatisation a perverti l’information du grand public, à qui est livré en pâture un mélange non sélectionné de données authentiques, d’affirmations fantaisistes et de faux espoirs rapidement démentis. »

Les auteurs mettent aussi en garde contre la judiciarisation de leur profession et le risque d’une application systématique du principe de précaution, qui ne sont selon eux que « la contrepartie du rapport ambigu de l’opinion désinformée ou mal informée avec la magie idéalisée de la toute-puissance de la science ».

 

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