Cancers et aliments biologiques : le dérangeant communiqué de la Recherche Agronomique

Bonjour

Refusant le conditionnel, le service de presse de l’Inra n’a pas résisté au point d’interrogation. Cela donne : « Moins de cancers chez les consommateurs d’aliments bio ? ». Et prenons le pari : c’est un communiqué de presse qui sera amplement repris. Comment pourrait-il en être autrement avec ce pitch :

«  Une diminution de 25% du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. C’est ce que révèle une étude épidémiologique menée par une équipe de l’Inra, Inserm, Université Paris 13, CNAM, grâce à l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants de la cohorte NutriNet-Santé. »

L’affaire est aussitôt relayée par les militants de Générations Futures qui remplace le point d’interrogation par un autre, d’exclamation. « Une nouvelle étude INSERM/INRA montre que les consommateurs réguliers de bio ont un risque moindre de 25 % de développer un cancer par rapport aux non-consommateurs de produits bio ! ». Puis reprise par Le Monde (Stéphane Foucart, Pascale Santi) : « L’alimentation bio réduit de 25 % les risques de cancer. Selon une étude menée sur 70 000 personnes, la présence de résidus de pesticides dans l’alimentation conventionnelle explique ce résultat. »

Possibles biais

 Tout cela en plein Salon international de l’innovation alimentaire organisé à Paris.  Pourquoi, dès lors, aller plus loin que les titres ? Qui ira jusqu’à lire le travail scientifique qui justifie le communiqué de presse : The frequency of organic food consumption is inversely associated with cancer risk: results from the NutriNet-Santé prospective Cohort. JAMA Internal Medicine. 22 octobre 2018 (Julia Baudry, Karen E. Assmann, Mathilde Touvier, Benjamin Allès, Louise Seconda, Paule Latino-Martel, Khaled Ezzedine, Pilar Galan, Serge Hercberg, Denis Lairon & Emmanuelle Kesse-Guyot). Résumé de l’Inra :

 « Le marché des aliments issus de l’agriculture biologique « bio » connaît un développement très important depuis quelques années. Au-delà des aspects éthiques et environnementaux, une des principales motivations de consommation est le fait que ces produits sont issus de modes de production sans produits phytosanitaires et intrants de synthèse et pourraient donc s’accompagner d’un bénéfice pour la santé. Toutefois, les rares données épidémiologiques disponibles ne sont pas suffisantes à l’heure actuelle pour conclure à un effet protecteur de l’alimentation bio sur la santé (ou un risque accru lié à la consommation des aliments issus de l’agriculture conventionnelle). Si la manipulation des intrants chimiques, en particulier via une exposition professionnelle chez les agriculteurs, a été associée à un risque accru de pathologies (en particulier cancer de la prostate, lymphome et maladie de Parkinson), le risque encouru via les consommations alimentaires en population générale n’est pas connu.

 « Des chercheurs du centre de recherche en Epidémiologie et Statistiques Sorbonne Paris Cité (Inra/ Inserm/Université Paris 13/CNAM) ont mené une étude épidémiologique basée sur l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants (78% de femmes, âge moyen 44 ans) de la cohorte française NutriNet-Santé  1. Leurs données relatives à la consommation d’aliments bio ou conventionnels ont été collectées à l’inclusion, à l’aide d’un questionnaire de fréquence de consommation (jamais, de temps en temps, la plupart du temps) pour 16 groupes alimentaires.

 « Des caractéristiques socio-démographiques, de modes de vie ou nutritionnelles ont également été prises en compte dans cette analyse. Au cours des 7 années de suivi (2009-2016), 1 340 nouveaux cas de cancers ont été enregistrés et validés sur la base des dossiers médicaux. Une diminution de 25% du risque de cancer (tous types confondus) a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio comparés aux consommateurs plus occasionnels. Cette association était particulièrement marquée pour les cancers du sein chez les femmes ménopausées (-34 % de risque, score bio élevé versus bas) et les lymphomes (-76 % de risque). La prise en compte de divers facteurs de risque pouvant impacter cette relation (facteurs socio-démographiques, alimentation, modes de vie, antécédents familiaux) n’a pas modifié les résultats. »

Exclamation et « Nutrinautes »

Certes l’Inra précise que plusieurs hypothèses pourraient expliquer ces données : la présence de résidus de pesticides synthétiques beaucoup plus fréquente et à des doses plus élevées dans les aliments issus d’une agriculture conventionnelle, comparés aux aliments bio. Autre explication possible : des teneurs potentiellement plus élevées en certains micronutriments (antioxydants caroténoïdes, polyphénols, vitamine C ou profils d’acides gras plus bénéfiques) dans les aliments bio.

Certes Le Monde souligne que l’une des difficultés de l’exercice est de corriger l’analyse de nombreux biais possibles :

« En particulier, des travaux antérieurs montrent que les consommateurs d’aliments bio ont en moyenne une alimentation plus saine, pratiquent plus régulièrement de l’exercice physique ou encore appartiennent à des catégories sociales plus élevées que la moyenne. Autant de facteurs qui influent sur le risque de contracter diverses maladies – dont le cancer. »

 Certes Le Monde convient que « d’autres études doivent être menées pour préciser le lien de cause à effet ». Et L’Inra corrige en soulignant que « le lien de cause à effet ne peut être établi sur la base de cette seule étude ». Reste les points, d’interrogation et d’exclamation, de préférence au mode conditionnel.

 A demain

1 L’étude NutriNet-Santé est une étude de cohorte nationale réalisée sur une large population d’adultes volontaires (qui deviennent des « Nutrinautes » (sic) après inscription) lancée en 2009, dont l’objectif est d’étudier les relations nutrition-santé. Dans le cadre de cette étude NutriNet-Santé, le volet BioNutriNet s’intéresse à l’impact potentiel de la consommation des aliments en fonction de leurs modes de production (bio versus conventionnel) sur l’état nutritionnel, sur des marqueurs toxicologiques, sur l’environnement et sur la santé des individus.

Le recrutement de nouveaux volontaires pour participer à l’étude NutriNet-Santé se poursuit. Il suffit pour cela de s’inscrire en ligne (www.etude-nutrinet-sante.fr) et de remplir des questionnaires, qui permettront aux chercheurs de faire progresser les connaissances sur les relations entre nutrition et santé et ainsi d’améliorer la prévention des maladies chroniques par notre alimentation.

 

7 réflexions sur “Cancers et aliments biologiques : le dérangeant communiqué de la Recherche Agronomique

  1. Prudence, prudence, prudence avec ces annonces. Bravo à JY Nau pour son recul et sa sagesse. Association n’est pas causalité, comme l’a dit Géraldine Woessner sur twitter @GeWoessner
    Je vous suggère d’écouter tranquillement JPA Ioannidis qui explique que la plupart des recherches en nutrition sont biaisées voire fausses… https://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2018/06/la-plupart-des-publications-95-dans-le-domaine-de-la-nutrition-sont-biais%C3%A9es.html
    Il faut des spins dans les communiqués de presse pour faire le buzz…..

    Hervé Maisonneuve

  2. M. Maisonneuve (un connaisseur s’il en est , voyez son blog : http://www.h2mw.eu/. ) me prend les mots du clavier …..
    J’allais citer le Grec de Stanford.

    On peut aussi citer l’ignoble Rumsfeld (complice de la situation explosive du croissant fertile et bien autour) , ce qu’il disait avec des intentions cachées (pardon j’aurai dû dire « agenda » pour faire chic et mode et pas français) maléfiques s’applique aux biais qui font qu’on ne peut accepter que l’on suppose un embryon de lien de causalité lorsqu’on voit une corrélation.
    « Il y a ce que l’on sait que l’on sait, et ce que l’on sait que l’on ne sait pas , mais il y a ce que l’on ne sait pas que l’on ne sait pas ».
    https://en.wikipedia.org/wiki/There_are_known_knowns

    D’ailleurs, « il faut arrêter » avec le bio. Le bio est associé à l’augmentation des cas d’autisme:
    https://io9.gizmodo.com/on-correlation-causation-and-the-real-cause-of-auti-1494972271

    Bien sûr , et comme les autres contre-exemples l’illustrent, c’est une corrélation pas une relation de cause à effet. Le Dr Hasard a encore frappé.
    http://tylervigen.com/spurious-correlations

    Les études dites d’observation constituent la majorité des études inutiles et trompeuses qui noient la « science épidémiologique » contemporaine et ses adorateurs ébaubis (et trompés), comme y insiste John Ioannidis.

    Quand j’entends « cohorte » je sors mon revolver (pour la chasse aux biais).

    D’autant que les critères de Bradford Hill, parfois énumérés pour soutenir une causalité dans une association, outre qu’ils sont minimisés par Hill lui-même, n’ont jamais été démontrés capables de démontrer une causalité. Ioannidis les a aussi analysés et critiqués (DOI: 10.1002/sim.6825)

    Ceci dit je « crois » (foi pas science) que le bio est sûrement mieux que le pesticide à dose filée dans le non bio. Mais c’est des sous.

  3. Les études dites d’observation constituent la majorité des études inutiles et trompeuses qui noient la « science épidémiologique » contemporaine et ses adorateurs ébaubis (et trompés), comme y insiste John Ioannidis.

    Oh….. j’ai un exemple : pas assez de vaccination = épidémie mortelle de rougeole.

    C’est marrant comme les études observationnelles sont décriées dès qu’elles mettent en doute la science et acceptées et encensées dès qu’elle vont dans le sens que l’on accepte. C’est la science à géométrie variable.

    Petite incise : pensez aux milliers de morts de cancer dus à l’amiante lorsque l’on disait qu’il n’y avait pas de lien et juste une corrélation. On sait qu’il est possible de cadrer ce que l’on va trouver en science : les hypothèses, la population, le mode d’analyse, les critères, les biais assumés….

    Tant que la science ne sera pas décorrélé de l’industrie, elle ne produira que le la merde.

  4. En fait cette étude est présentée de façon mensongère.
    De plus les auteurs concluent de façon insincère, comme dirait la cour des comptes

    1- « Une nouvelle étude INSERM/INRA montre que les consommateurs réguliers de bio ont un risque moindre de 25 % de développer un cancer ».
    Les media reprennent ce chiffre.

    France Info se vautre dans l’erreur de raisonnement (Aristote, reviens ! ) et l’ignorance scientifique en hululant (à peu près)  » Si vous voulez réduire votre risque de cancer mangez bio », gobant ainsi la relation de causalité que même les auteurs ne s’attribuent pas.

    Or le risque moindre (et non « réduit ») de 25% n’est pas le vrai risque.
    Les auteurs pour une fois ont l’honnêteté d’indiquer (sans nous imposer comme souvent de le calculer nous-mêmes) le RISQUE ABSOLU:

    Le risque absolu c’est le VRAI celui de faire ou pas un cancer.
    Ce risque absolu et moindre de …… 0,6% !
    Si la corrélation était causale , vous réduiriez votre risque de faire un cancer non pas de 25 % mais de 0,6 %

    Ah bon, on peut mesurer une si petite différence ? Le statisticien pur et dur dira que oui? Voire !

    Donc mensonge par imprécision ou incompétence des media.

    2- Les auteurs jouent sur les mots avec un manque de clarté:

    « Although our findings need to be confirmed, promoting organic food consumption in the general population could be a promising preventive strategy against cancer. »
    Bien qu’il faille confirmer nos résultats …. manger bio pourrait »
    Ce n’est pas « Bien que »
    En effet il faudrait confirmer en faisant autrement (essai « randomisé » sur 10 ans on ne le fera sans doute jamais).
    « Peut » est synonyme de « peut ne pas »
    Pieredacquisme « Il peut le faire »
    POurrait.

    La vraie conclusion c’est :

    Cette étude d’observation ne permet pas de conclure que manger bio diminue le risque de cancer; si toutefois elle le faisait , au mieux, nos resulats indiquent que ce serait une influence microscopique (6 ‰) .
    Les multiples biais possibles et inconnus font qu’on ne peut tirer aucune conclusion.

    Bref : une étude telle que Ioannidis les dénonce.
    Et les fonds et salaires (biens sociaux en quelque sorte) derrières ces études dans le monde entier ?

    « the public is very interested in (and perpetually misinformedabout) nutrition. »

    The nutritional epidemiologycommunity includes superb scientists (il est poli). The best of them should take ownership of this reform process. They can further lead by example (eg, by correcting their own articles that have misleading claims). Such corrections would herald
    high scientific standards and public responsibility. A flawed methodological approach has dominated research questions that have proved particularly difficult to answer, more difficult than those of other epidemiologic disciplines. »

    Tout cela est bien triste .

    Et pourtant j’y crois, au bio !

    • oui c’est vrai, tout cela est exact et valable pour TOUTES les présentations de résultats, de la vaccination à la mammographie, au titrage des PSA.

      La question de fond qui n’est même pas abordée et qui est pourtant, de mon point de vue la principale et le groupe témoin;

      Ainsi, si nous étions certains que le groupe témoin n’est PAS en contact avec des substances que l’on cherche à caractérisées comme toxiques, on pourrait même regarder de plus près, mais je ne sais pas si c’est le cas. Ainsi on ne peut pas affirmer avec certitude que manger bio est bon pour la santé. D’ailleurs manger bio ne veut pas dire que l’on n’est pas exposé :

      https://www.ladepeche.fr/article/2018/06/05/2811471-analyses-prouver-presence-pesticides-urines.html

      Le soucis avec cette société c’est que nous n’avons pratiquement plus aucun groupe témoin, alors on est obligé de tester le produit A par rapport au produit B et nous sommes tout juste capable de dire qu’il n’est pas pire. Ce qui est une sacré avancé scientifique. Tout est pollué par des produits dont on ne connaît pas trop les actions à moyen et long terme.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s