Cancers versus «aliments bio»: le syllogisme à haut risque de Stéphane Foucart (Le Monde)

Bonjour

On sait, notamment grâce à George Orwell et Simon Leys, comment le militantisme aveugle peut pervertir les plus beaux esprits. Nous rapportions il y a peu l’étonnante affaire de la couverture médiatique grand public d’une publication scientifique 1 de chercheurs français consacrée à l’ « alimentation bio » dans ses hypothétiques rapports avec les prévalences de certaines affections cancéreuses chez l’homme. Une affaire en gestation dans le  communiqué de presse de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) : « Moins de cancers chez les consommateurs d’aliments bio ? ».

«  Une diminution de 25% du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. C’est ce que révèle une étude épidémiologique menée par une équipe de l’Inra, Inserm, Université Paris 13, CNAM, grâce à l’analyse d’un échantillon de 68 946 participants de la cohorte NutriNet-Santé. (…)»

L’affaire fut aussitôt relayée par les militants écologistes de Générations Futures qui remplacèrent, bonne guerre, le point d’interrogation par un autre, d’exclamation. « Une nouvelle étude INSERM/INRA montre que les consommateurs réguliers de bio ont un risque moindre de 25 % de développer un cancer par rapport aux non-consommateurs de produits bio ! ».  Puis  Le Monde (Stéphane Foucart, Pascale Santi) et sa manchette 2 amplifièrent la caisse de résonance : « L’alimentation bio réduit de 25 % les risques de cancer. »

Aujourd’hui notre confrère Stéphane Foucart revient, toujours dans Le Monde, sur le sujet. Comme pour  justifier  son traitement. Intitulé :« En matière de santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse »( sic).

Passions militantes

Présentation du quotidien vespéral : « Sur certaines questions, la preuve parfaite ne pourra jamais être obtenue, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », qui revient dans sa chronique sur l’étude parue dans « JAMA Internal Medicine » établissant un lien entre alimentation bio et cancer. Extraits signifiants :

« Rarement étude épidémiologique aura reçu une telle attention. Chacun à sa manière, la majorité des grands médias internationaux a rendu compte de ses résultats, publiés le 22 octobre dans JAMA Internal Medicine (…)  Quelques voix, y compris scientifiques, se sont élevées pour relativiser ces conclusions. L’écho donné à ces travaux aurait été excessif : l’échantillon de l’étude serait biaisé, il faudrait attendre d’avoir confirmation du résultat, il ne faut pas affoler les gens, la cigarette et l’alcool sont plus dangereux, une autre étude, britannique celle-ci et publiée en 2014, n’a pas montré de liens entre alimentation bio et cancer en général…

« Les scientifiques qui interviennent ainsi dans le débat public le font souvent avec les meilleures intentions. Avec, comme étendard, l’exigence de rigueur. Celle-ci est bien sûr louable. Mais, en matière de la santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse. Sur ces questions complexes, la preuve parfaite ne sera jamais obtenue. Il est simplement impossible de mesurer avec un haut niveau de confiance, sur une longue durée, les habitudes alimentaires et les expositions à un grand nombre de contaminants d’une large population d’individus. Des biais, des limites expérimentales, des facteurs non contrôlés : il y en aura toujours. »

Question de l’auteur : Un biais ignoré pourrait-il être cause ? « C’est possible » se répond-il. Avant de se donner des raisons d’en douter. Et de se résumer : « à défaut d’une preuve formelle de causalité, qu’aucune étude épidémiologique ne fournira jamais, nous voici donc devant un faisceau d’indices concordants ». Et de jeter un œil sur un passé qu’il n’a pas directement connu : « à regarder rétrospectivement les grands scandales sanitaires ou environnementaux, on observe que, presque toujours, signaux d’alerte et éléments de preuve étaient disponibles de longue date, mais qu’ils sont demeurés ignorés sous le confortable prétexte de l’exigence de rigueur, toujours libellée sous ce slogan : ’ Il faut faire plus de recherches’’. »

Mauvaise foi

Certes. Mais à l’inverse combien de signaux d’alerte et d’éléments de preuves sans grands scandales sanitaires ? Aucune mauvaise foi, sans doute, ici. Et beaucoup de travail. Pour autant tous les méchants ingrédients du syllogisme qui, souvent, est le corollaire des passions sous-jacentes du militant raisonné.

Ainsi la santé publique, science molle, ne saurait justifier le rigorisme qui fait la noblesse des disciplines du haut du pavé. Il suffirait, en somme, de se fier à son instinct, à ses postulats, à ses croyances pour que l’évidence prenne les couleurs de la science. Une affaire qui n’est pas sans rappeler celle des « bébés sans bras » 3.

Où il nous faut bien revenir à une vérité première transdisciplinaire, celle qui veut qu’en dépit des apparences ni l’association ni la corrélation ne sont synonymes de causalité. Et à cette malheureuse évidence, trop souvent présente, qui fait que bien des entorses à la science sont nécessaires pour acquérir une audience massive, sinon de qualité.

« Prudence, prudence, prudence avec ces annonces, écrit Hervé Maisonneuve sur son blog spécialisé. Je vous suggère d’écouter tranquillement John P. A. Ioannidis (Stanford University School of Medicine) qui explique que la plupart des recherches en nutrition sont biaisées, voire fausses. Il faut des spins dans les communiqués de presse pour faire le buzz… ». Et c’est ainsi, qu’ici, le buzz se fit.

A demain

@jynau

1 The frequency of organic food consumption is inversely associated with cancer risk: results from the NutriNet-Santé prospective Cohort. JAMA Internal Medicine. 22 octobre 2018 (Julia Baudry, Karen E. Assmann, Mathilde Touvier, Benjamin Allès, Louise Seconda, Paule Latino-Martel, Khaled Ezzedine, Pilar Galan, Serge Hercberg, Denis Lairon & Emmanuelle Kesse-Guyot).

2 Foucart S, Santi P. L’alimentation bio réduit significativement les risques de cancer. Le Monde du 23 octobre 2018.

3 Les «bébés nés sans bras», un scandale politique pour un mystère scientifique Slate.fr 24 octobre 2018

 

 

4 réflexions sur “Cancers versus «aliments bio»: le syllogisme à haut risque de Stéphane Foucart (Le Monde)

  1. Et Stéphane Foucart se dit journaliste scientifique… L’utilisation du terme « rigorisme » au lieu de « rigueur » illustre bien le biais introduit dans ce qui se voudrait une démonstration afin d’influencer le lecteur. En science, la garde ne peut être baissée au risque d’être étouffée par les croyances. Il en a toujours été ainsi. L’oublier (voire jeter le discrédit) nous expose à toutes les manipulations.

    • « Rigorisme » (Centre national de ressources textuelles et lexicales):

      A. − MOR., PHILOS. Rigueur absolue de la pensée, exigence stricte dans l’accomplissement du devoir, le respect de la loi. Synon. rigidité. Peut-être que le sens du plaisir ne peut être retrouvé qu’au terme d’une sagesse, par delà le faux dilemme de l’hédonisme ou du rigorisme, lequel est une solution de peur et de fuite devant le plaisir et le corps (Ricœur,Philos. volonté,1949, p. 99).V. janséniste ex. 1.
      − [Selon Kant] ,,Doctrine qui refuse d’admettre en morale les actions indifférentes, ou de reconnaître une valeur morale à des actions déterminées par d’autres mobiles que le respect de la loi«  (Lal. 1968). Kant, qui a lié le rigorisme à sa philosophie morale de l’impératif catégorique, comme Rousseau qui a opposé la bonté naturelle à la vertu (…) n’ont fait que dogmatiser certaines situations de fait particulières (Traité sociol.,1968, p. 158).
      B. − Souvent péj. Attachement strict et parfois outré à des règles morales ou religieuses sévères et austères. Rigorisme excessif, étroit; rigorisme des mœurs; rigorisme religieux. Hélène, d’un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde digne, parmi cette bourgeoisie d’apparence honnête, il n’y avait donc que des femmes coupables? Son rigorisme provincial s’étonnait des promiscuités tolérées de la vie parisienne (Zola,Page amour,1878, p. 981).Chez les Frontenac, un certain rigorisme était de tradition, non d’essence religieuse mais républicaine et paysanne (Mauriac,Myst. Frontenac,1933, p. 46).

  2. Ce journaliste « scientifique » , pris la main sur le clavier avec un titre mensonger ou au ieux faux, est -il vexé ?

    Est-ce de la mauvaise foi, un un trouble de la pensée, une méconnaissance du raisonnement scientifique, a-t-il séché les cours de philosophie en terminale ?

    C’est effabouriffant de lire des choses pareilles.

    Ce n’est pas parce qu’il est logistiquement (financièrement) impossible de prouver une hypothèse que ipso facto , elle est prouvée par des arguments qui scientifquement ne la prouvent pas.

    Et ça me navre parce que je manger des insecticides et engrais à faible doe peut difficilement être bon, en tout intuition…..

    Mais prendre argument de cette étude pour affrmer que le bio évite le cancer est malhonnète ou simplement erroné.

    Pourtant comme l’une des auteurs le fait en direct sur les marchés à la télévision, montrant qu’elle ne croit pas ce qu’elle a signé dans l’article à savoir que la causalité n’est pas prouvée, ou que les relecteurs ont imposé cette réserve.Quasiment tous les journalistes et médecins tombent dans le panneau ou la même propagande sympathique mais non fondée.

    Et quand bien même, l’effet démontré est tellemen minuscule (6 millèmes de différence! ) que sa seule ampleur ridiculise toute prétention à la réalité des titres erronés.

  3. Bonsoir U. Ucelli.
    Vous dites : « Et ça me navre parce que je manger des insecticides et engrais à faible dose peut difficilement être bon, en tout intuition… »
    Je voudrais préciser que nous ingérons, respirons, sommes exposés à toutes sortes des composés. A faible dose. Avons-nous la garantie que cela est « bon » ? En toute intuition ? C’est possible.
    Ces composés se répartissent en 2 catégories : ceux dont les effets sur la santé humaine sont inconnus et ceux dont les effets sont étudiés. Aucun garantie n’est possible avec les premiers. En revanche, les pesticides sont parmi les seconds.
    Mais la question ne se résume pas à savoir s’ils sont bons pour notre santé mais de savoir s’ils sont délétères. Et leur mise sur le marché n’est possible que s’ils n’ont pas d’effets inacceptables. Par ailleurs, comme ils permettent la production de denrées alimentaires, cela conduit les pouvoirs publics à considérer que l’équilibre est largement en faveur du consommateur.

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