Le naufrage annoncé de l’AP-HP : témoignage de l’insupportable, par le Dr Sophie Crozier

Bonjour

L’appel d’un ami journaliste revenu de bien des luttes : « Tu as lu les papiers sur l’hosto, dans Libé ? ». Réponse négative. L’abonnement n’a pas été renouvelé et ce quotidien lu depuis des décennies nous accuse (par courrier postal) d’être redevable de la somme de 15 euros « afin de régulariser votre situation et de réactiver votre abonnement ».

« Non ? Tu devrais, intéressant ». Nous lûmes. De fait un bel ensemble ; une nouvelle preuve de la crise sans précédent que traversent les ensembles hospitaliers français.

Crise économique, crise existentielle, crise historique. Crise face à laquelle le pouvoir exécutif témoigne de manière récurrente de son impuissance et dont le législatif se moque comme d’une guigne. Crise que le journalisme traite lorsque les symptômes s’exacerbent qu’il s’agisse de grèves, de suicides de soignants sur leur lieu de travail ou de femmes retrouvées mortes au sein de services d’urgence débordés – comme l’affaire de Lariboisière qui commence à prendre une remarquable dimension politique.

Robes de bure à Saint-Antoine

Bel ensemble de Libé, donc (Eric Favereau) dans lequel Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP depuis cinq ans, se borne à évoquer « des éléments positifs mesurables » quand les « éléments négatifs », eux, ne se comptent plus. Une direction générale de l’AP-HP qui va vendre les ors et le palissandre de son siège 3, avenue Victoria, « face à l’Hôtel de Ville ». Et qui s’installera, robes de bure, « au milieu de l’hôpital Saint-Antoine ».

Et dans cet ensemble un témoignage à garder en mémoire. Un cri médical, un appel au secours signé du Dr Sophie Crozier, neurologue, praticien hospitalier temps plein dans le service « Urgences cérébrovasculaires » du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière depuis 2002. Le Dr Crozier a soutenu une thèse de science en éthique médicale (2012). Champ de recherche : la réflexion éthique dans les situations médicales complexes et graves (limitations et arrêt de thérapeutiques actives dans les situations de fin de vie, allocation de ressources rares…). Membre de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP depuis 2012 elle préside le comité d’éthique de la société française de neurovasculaire.

Elle parle et c’est un voyage dans un univers hospitalier devenu insupportable ; un naufrage annoncé :

« Je ne sais pas si c’est trop tard, mais nous sommes arrivés à un point insupportable. Dans mon unité de prise en charge des AVC – qui sont censés être une priorité de santé publique -, notre quotidien est le suivant : ce sont tous les jours des heures passées à trouver des lits dans notre hôpital, des heures pour trouver des infirmiers et des aides-soignants. Tous les jours, nous cherchons. Alors que les lits de l’unité neurovasculaire sont encore insuffisants pour admettre tous les patients victimes d’AVC (seuls 50 % y ont accès), nous sommes obligés d’en fermer régulièrement depuis le mois de mai du fait d’un manque chronique et répété de personnel soignant.

« Je vois mes équipes effondrées, je vois des gens qui pleurent tous les jours. Ils arrivent la boule au ventre, ils ne savent pas s’ils vont être remplacés. Ils enchaînent des heures supplémentaires, travaillent douze heures de suite. Ils n’ont pas de week-ends, ils ignorent quand ils en auront. Noël ? Ils ne savent pas s’ils pourront le fêter. On marche sur la tête, et à la fin, on risque de ne pas être bien traitants. Comment être bien traitant lorsque l’on se sent maltraité par l’institution ? Nos cadres infirmiers vivent un cauchemar quotidien pour trouver du personnel, appliquent des règles absurdes auxquelles ils n’adhèrent pas, et finissent par accepter des situations dégradées. Ils n’ont plus du tout le temps d’assurer leur travail d’encadrement ni d’aider et soutenir leurs équipes en grandes difficultés…

Des primes pour ne pas embaucher

« Aujourd’hui, nous abîmons nos hôpitaux, nous abîmons les gens, et je ne peux me résigner à voir l’hôpital couler ainsi… Et là, je parle de la Pitié-Salpêtrière, qui est un des fleurons des hôpitaux de France. Savez-vous que pour tout le groupe hospitalier, il y a des jours où il y a seulement une infirmière intérimaire ? On nous dit que si on a besoin de personnel, il y a un pool de réserve, or celui-ci n’existe plus. Les intérims ? Les cadres ont des primes s’ils n’en embauchent pas. Voilà la réalité de notre gestion dite humaine. Une infirmière s’en va, on attend trois mois pour la remplacer. J’ai dans mon unité un aide-soignant qui est mort d’un infarctus, il n’a pas été remplacé. Chaque jour, nous sommes contraints de valider des situations inacceptables : ne pas pouvoir prendre des malades qui arrivent par les pompiers, par le Samu, des patients qui présentent un risque vital…

« Dans notre hôpital, on jongle. S’il manque une infirmière aux urgences, on va en prendre une en pédopsychiatrie qui va devoir être confrontée à des situations cliniques auxquelles elle n’est pas préparée, c’est insupportable.  On nous a dit qu’avec la réforme des 35 heures, on n’allait pas perdre de postes. C’est faux. Dans le pôle de neurologie nous en avons perdu vingt. La situation est devenue catastrophique. Et cela est ressenti dans tous les hôpitaux de Paris.

« Managers » totalement déconnectés

 « Aujourd’hui, tout le monde souffre. Et la politique managériale est totalement déconnectée. Cela fait plusieurs mois, voire des années, que l’on alerte sur la situation extrêmement tendue, sur le nombre de lits disponibles et sur le personnel. Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, dit nous entendre, mais rien ne se passe. Quant aux professeurs de médecine, ils se taisent, bien souvent on leur promet des postes dans les départements universitaires. Quand, lors de la réunion de la commission médicale d’établissement, nous faisons ce constat au directeur général, il nous répond que tout cela est un problème de management. Un jour, un service faisait état d’un manque criant de moyens, on lui a dit de faire du… fundraising. Mais où est-on ? Se rend-on compte de ce qu’on nous dit ?

 « Le personnel demande juste à être reconnu, remercié. Comment alerter au plus haut niveau et éviter le naufrage de l’AP-HP si c’est encore possible ? Que peut-on encore faire pour changer cette catastrophe programmée ? Il devient chaque jour plus difficile d’être fidèle à nos valeurs et principes. Nous n’arrivons plus à apporter une réponse aux plus vulnérables, aux plus fragiles. Les valeurs d’une société ne se mesurent-elles pas au regard de ses capacités à s’occuper des plus vulnérables ? Dans quel monde voulons- nous vivre ? »

C’est une bonne question à laquelle personne, en haut-lieu, ne semble vouloir répondre.

A demain

 

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