Polémique : peut-on oser faire un parallèle entre la PMA «pour toutes» et le droit à avorter ?

Bonjour

Pierre Jouannet, 76 ans, est une personnalité. Membre de l’Académie nationale de médecine. Biologiste de la reproduction. Professeur émérite à l’Université Paris Descartes. Il a longuement travaillé sur  les aspects fondamentaux, cliniques et éthiques de la fertilité humaine et de la procréation médicalement assistée. Il  fut aussi membre du GIS (Groupe d’information santé) et a participé à la création du MLAC : Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

Praticien au centre hospitalier de Bicêtre, il y a notamment dirigé le CECOS historique à partir de 1989 avant d’exercer au sein du groupe hospitalier Cochin-Saint Vincent de Paul. De 1997 à 2003, il a été le président de la fédération française des CECOS et vice-président du Conseil Médical et Scientifique de l’Agence de la Biomédecine de 2005 à 2008.

Le Pr Jouannet signe aujourd’hui dans Le Monde une tribune titrée : « Toutes les femmes devraient pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions ». Et le quotidien vespéral de résumer, pour ses lecteurs pressés, que Pierre Jouannet estime que « toutes les femmes devraient bénéficier d’un droit à la procréation non motivé médicalement ». Quel est l’argument principal qui sous-tend une telle prise de position ? Résumons le propos du Pr Jouannet.

1 Le contexte.  Il rappelle tout d’abord que si « le droit à l’enfant n’existe pas », « des femmes et des hommes peuvent souhaiter devenir parents ». Que la femme peut se sentir incapable de mener à terme la grossesse quand elle n’est pas désirée ou si elle doit conduire à la naissance d’un enfant sévèrement malade ou atteint d’un grave handicap. Que le grand mérite de Simone Veil est d’avoir compris qu’une loi interdisant l’avortement était inopérante car la plupart des femmes qui le souhaitaient avortaient de toute façon, soit en allant à l’étranger, soit en ayant recours à des pratiques clandestines plus ou moins dangereuses pour elles. Et qu’il convenait donc, non seulement d’autoriser l’avortement, mais aussi de faire en sorte qu’il soit pratiqué dans de bonnes conditions.

2 Interrompre volontairement la grossesse. Le Pr Jouannet revient sur  l’interruption médicale de grossesse (IMG) et l’interruption volontaire de grossesse (IVG).  « Le deuxième grand mérite de Simone Veil, écrit-il,  est d’avoir fait inscrire dans la loi dès 1975 que c’est la femme et elle seule qui peut décider de réaliser une IVG. La décision ne peut appartenir ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre que la femme elle-même. »

3 Devenir parents grâce à la médecine et à la loi. Si les traitements de l’infertilité ne sont pas toujours efficaces, de nombreuses procédures médicales ont été développées depuis un demi-siècle pour obtenir une grossesse, y compris en ayant recours aux gamètes de tiers donneurs.

« Les technologies permettant d’intervenir sur le début de la vie ont interpellé la société dans de nombreux pays et il a été souvent décidé de les encadrer de manière plus ou moins stricte. C’est le cas en France depuis 1994 où la PMA a été légalisée mais où il a été décidé qu’elle ne pouvait être entreprise que si elle était motivée médicalement et si la demande était formulée par un couple composé d’une femme et d’un homme. »

4 Quand la loi interdit de donner la vie.  « Aujourd’hui de nombreuses femmes, qui n’ont pas d’infertilité médicalement diagnostiquée et/ou ne vivent pas avec un homme désirent devenir mères en procréant dans de bonnes conditions avec l’aide de la médecine. Mais la loi française le leur interdit. Alors, comme les femmes qui souhaitaient interrompre leur grossesse au début des années 1970, soit elles vont à l’étranger dans des pays où ceci est autorisé, soit elles ont recours à des pratiques clandestines plus ou moins douteuses et dangereuses.

«  La loi est donc devenue inopérante, de plus elle est incompréhensible. Si on a reconnu à toutes les femmes le droit de pouvoir interrompre une grossesse librement et dans de bonnes conditions, au nom de quoi devrait-on refuser à certaines femmes le droit de pouvoir procréer librement et dans de bonnes conditions ? »

C’est l’argument principal du Pr Jouannet : faire un parallèle, au nom du caractère « inopérant » de la loi, entre celle de 1975 et celle qu’il appelle de ses vœux. Un parallèle entre l’interruption d’une grossesse et la possibilité d’une procréation. En d’autres termes :

« De même que l’on a su reconnaître, il y a plus de quarante ans, aux femmes le droit de décider librement d’interrompre une grossesse, peut-être le temps est-il venu de reconnaître à toutes les femmes le droit de pouvoir initier une grossesse librement et dans de bonnes conditions. De même que l’on a su reconnaître, à l’époque, qu’à côté des IMG il pouvait y avoir des IVG, peut-être serait-il temps de reconnaître qu’à côté des procréations assistées pour raison médicale, il peut y avoir des procréations volontaires assistées (PVA) non motivées médicalement. »

5 Après l’IVG, le droit à la PVA. « Comme l’IVG, la PVA sera un acte médical dont la décision appartiendra à la femme et à elle seule, ni à l’Etat, ni aux médecins, ni à qui que ce soit d’autre. Cette reconnaissance ne devra pas signifier pour autant que cet acte soit réalisé dans n’importe quelles conditions et n’importe comment. Il devra impliquer respect et responsabilités. »

Plus généralement le Pr Jouannet estime qu’il convient  de respecter les conditions dans lesquelles les femmes et les hommes de notre pays peuvent vivre leur sexualité, leur reproduction et leur vie familiale – et ce quelles que soient leurs convictions philosophiques, religieuses ou autres. Il ne répond malheureusement pas aux réserves pratiques émises sur ce sujet par le Comité consultatif national d’éthique dans son avis n°126 du 15 juin 2017 sur les demandes sociétales de recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP).

Lourdes questions sans réponses

Si une majorité de ses membres s’était prononcée pour autoriser, par la loi, les couples de femmes et les femmes seules à avoir accès à l’insémination artificielle médicalisée avec sperme de donneur le CCNE soulignait aussi que cette évolution soulèverait bien des interrogations: sur la relation des enfants à leurs origines (puisqu’en France le don de sperme est anonyme et gratuit) ou sur le fait de grandir sans père. Interrogations, aussi, sur la prise en charge par l’assurance-maladie d’un geste qui ne peut en aucune manière être considéré comme une thérapeutique de la stérilité féminine.

« Cette demande d’ouverture doit être confrontée à la rareté actuelle des gamètes qui risque de provoquer un allongement des délais d’attente ou une rupture du principe de gratuité des dons, soulignait encore le CCNE. Cela pourrait ouvrir des perspectives de marchandisation des produits du corps humain et remettre en cause le système de santé français fondé sur des principes altruistes. »  Ce sont là des questions éthiques essentielles ; des questions pour l’heure noyées sous les considérations philosophiques, politiciennes ou partisanes.

Pour sa part le Pr Jouannet estime qu’il conviendra (si la loi qu’il souhaite devait être votée) de bien identifier les responsabilités des équipes médicales qui prendront en charge la PVA « avec toute l’efficacité et la sécurité nécessaires ». , Bien identifier aussi les responsabilités de l’Etat « pour éviter que les femmes qui y ont recours et les enfants qui en sont issus soient traités de façon discriminatoire sur les plans social, financier et juridique ». « Ne doutons pas des capacités du gouvernement et des parlementaires, qui ont entamé le processus de révision de la loi relative à la bioéthique, à agir dans ce sens comme ont su le faire leurs prédécesseurs pour l’IVG » conclut-il.

La question devra toutefois d’être posée quant à la légitimité d’un tel parallèle.

A demain

@jynau

 

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