Affaire Vincent Lambert : la médecine et les médecins victimes des juges et des médias ?

 Bonjour

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de notre époque : prendre la plume et de publier une tribune dans un journal pour dénoncer le poids des médias. C’est ce que fait aujourd’hui, dans Libé, le Dr Véronique Fournier, cardiologue et présidente du Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie : « Vincent Lambert, le chagrin et la honte ». Dénoncer le poids des médias, des juges et des avocats. Et, corollaire, dénoncer une forme de victimisation de la médecine, sinon des médecins.

 « Mais que s’est-il donc passé en France pour que la médecine ait eu par deux fois en quelques années ordre de la justice de rebrancher Vincent Lambert et d’interrompre un accompagnement de fin de vie qu’elle avait dûment réfléchi et déjà entrepris ? Aurait-elle agi trop légèrement ? Ou serait-ce la justice qui abuserait de son pouvoir ? Comment en sommes-nous arrivés là ? »

Le Dr Fournier, comme tous ceux qui depuis des années se penchent sur « l’affaire Vincent Lambert », savent, très précisément, comment nous en sommes arrivés à la tragique impasse actuelle. A commencer par une faute majeure commise il y a précisément six ans par un médecin dans la première procédure d’arrêt des « soins » 1 – sur fond de déchirement familial et d’absence de trace écrite des volontés (« directives anticipées ») du malade.

Ce sont ces trois éléments réunis qui ont progressivement conduit à la « prise de pouvoir » de la justice administrative sur le corps de Vincent Lambert. D’abord à l’échelon national (jusqu’au Conseil d’Etat), puis européen ((via le  la Cour européenne des droits de l’homme – CEDH) et mondial-onusien (via le Comité international des droits des personnes handicapées – CIPDH). Avec, pour finir, un retour à l’échelon national marqué par un affontement entre le pouvoir exécutif – le gouvernement – et la Cour d’appel de Paris. Sur fond de conflit de guerre entre les juges administratifs et les juges judiciaires.  

Sans oublier, au fil des années, les conflits plus ou moins clairement exprimés via les médias entre ceux qui croient au ciel et ceux qui y croient moins (ou pas). Et sans méconnaître les effets pervers de la scénarisation médiatique d’une tragédie sans précédent, les outrances verbales des avocats, la quête de la célébrité momentanée. De tout cela le Dr Fournier aurait sans doute aimée ne pas avoir eu à en connaître. Elle écrit ceci :

« Nous tous, citoyens, sommes rivés aux informations et n’en croyons pas nos oreilles. Nous tous nous effrayons de ce que nous ressentons obscurément comme une dérive et prions le ciel pour ne pas en être victimes demain. Nous tous ressentons chagrin et honte pour Vincent Lambert, du sort que nous lui faisons subir, à lui, à ses proches et aussi aux soignants qui l’accompagnent. Chagrin et honte parce que nous nous sentons confusément coresponsables. A nous être invités à son chevet depuis des années, avec nos passions et nos déchirements, à nous exprimer trop souvent à tort et à travers, sans pudeur et sans frein, nous avons peu à peu fait de cette mort une affaire publique et collective, lui faisant perdre toute possibilité de recueillement et d’intimité. Qui d’entre nous voudrait de cette fin-là ? »

Mortels litiges

Elle fait aussi, comme chacun désormais 2, le constat de l’impuissance du droit à trancher les litiges mortels qui lui sont soumis :

« Chacun comprend pourtant qu’il y aura toujours quelqu’un pour ne pas être d’accord, ici ou ailleurs, que les lois comme les règlements internationaux ne sont là que pour donner un cadre général et non pour descendre dans la singularité d’une histoire. Car chaque cas est unique, fait de chair et d’os, d’hommes et de femmes, de convictions parfaitement respectables et humaines, mais parfois incompatibles. »

Dès lors où situer la médecine et ceux qui la servent ? Comment ne pas voir que cette médecine est-ici devenue l’otage d’une superstructure qui la dépasse et la broie ? Que les blouses blanches doivent s’éffacer devant des robes noires, le pourpre et l’hermine ? Cela donne, dans Libé, ce constat :

« Qu’on le veuille ou non, in fine, c’est la médecine qui accompagne les hommes dans leur fin de vie, et non les juges, les avocats, les médias, ou la société. Certes, les médecins ne doivent pas être au-dessus des lois. Ils ont à respecter comme tout citoyen les règles de la République. Mais la potion est bien amère lorsqu’il faut obtempérer alors que la justice elle-même a été instrumentalisée, à l’aide de recours utilisés pour bloquer toute décision et gagner du temps.

« Le procédé est habituel, mais il y a ici un homme qui paye au prix fort ces allers et retours. N’est-ce pas indécent de le débrancher puis de le rebrancher sans vergogne ? Il ne faut pas que les médecins soient rendus impuissants par la justice. Sinon, nous le paierons cher un jour. Car comment continuer de croire à son métier de soignant à être ainsi maltraité dans ses engagements professionnels les plus fondamentaux ? »

Dans l’affaire Vincent Lambert la « justice » contribue-t-elle à « fragiliser la confiance que la population met en ses soignants » ? C’est possible. L’auteur de la tribune s’interroge : «  Quel jeune demain choisira encore ce beau métier si ce n’est plus pour servir au plus près son patient, ce qu’il croit en toute conscience être le mieux pour lui, en engageant à ce titre sa responsabilité la plus respectable à la fois d’homme et de professionnel et en étant fier de le faire ? »

Ne cédons pas à l’émotion collective et rassurons le Dr Fournier : ils sont et resteront nombreux à vouloir, coûte que coûte, s’engager dans cette voie. Dans le même temps d’autres choisissent et choisiront celle du droit et des médias. Et rien ne dit qu’ils ne trouveront pas à l’avenir, ensemble, les moyens de prévenir des tragédies du type de celle que nous observons.

A demain

1 En mai 2013, un premier arrêt des traitements avait été interrompu au bout de trente et un jours sur injonction du tribunal administratif, saisi par les parents de Vincent Lambert, au motif qu’ils n’avaient pas été informés de cette décision.

2 « Dans l’affaire Vincent Lambert, la bonne réponse n’existe pas. Le dernier rebondissement de ce dossier médico-légal sans précédent impose un constat: la justice ne parviendra pas à parler d’une seule voix et la médecine restera dans l’impasse. » Slate.fr 22 mai 2019

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