L’invraisemblable scandale des urgences: celui des malades laissés sur des lits-brancards

Bonjour

Brancards, parfum de guerre et de médecine militaire. S’il n’y avait qu’une tribune à retenir, parmi toutes celles qui fleurissent aujourd’hui dans les gazettes, ce serait celle que signe aujourd’hui dans Libération le Pr Bruno Riou, membre du Conseil national de l’urgence hospitalière, doyen de la faculté de médecine, Sorbonne-Université. Cette tribune, mais aussi ses références bibliographiques, parmi lesquelles La Casse du siècle, de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent (éditions Raisons d’agir, 2019).

Agnès Buzyn n’a pas craint de dire du système de santé français qu’il était «à bout de souffle» . Gardons la métaphore pulmonaire : pour le le Pr Riou les urgences hospitalières sont « au bord de l’asphyxie ». Selon lui la grève du personnel paramédical illustre cet état inquiétant et le «No Bed Challenge» lancé depuis de nombreux mois par Samu et Urgences de France (1) doit être interprété comme un appel à l’aide désespéré. 

Que sait le citoyen ? Que les urgences sont débordées ; que les autres acteurs du système de santé ne veulent plus ou ne peuvent plus agir ; que c’est le dernier endroit où le patient perçoit encore une lumière «accueillante» 24 heures sur 24 ; que nul ne sait combien de temps encore durera cette lumière dans la nuit des villes et des déserts.

Les médias, le ministre et les militants syndicaux ont aussi appris au citoyen que le nombre de consultations aux urgences a augmenté de dix à plus de vingt millions par an en quelques années – et qu’une proportion notable (30 %) pourrait hypothétiquement bénéficier d’une prise en charge ambulatoire dans d’autres structures. Certes. Mais pour le Pr Riou l’essentiel  est ailleurs.  

« Le problème le plus grave auquel doivent faire face les urgences hospitalières, c’est l’absence d’aval suffisant et sa conséquence immédiate, les longues files de patients couchés sur des lits brancards pendant de très nombreuses heures dans ce qu’il convient d’appeler ‘’les couloirs de la honte’’».

Sisyphe est malheureux

Pourquoi ? « Parce qu’il est largement prouvé, dit-il,  que ces lits brancards sont associés à une augmentation de la morbidité et de la mortalité ). Parce que ces patients sur des lits brancards constituent une surcharge de travail considérable pour le personnel paramédical et médical, notamment de poursuite de soins et de surveillance, les empêchant de faire face au flux incessant d’arrivée de nouveaux patients alors même qu’ils ne sont souvent pas en nombre suffisant pour gérer ce flux. Parce que la recherche de lits pour ces patients, travail d’un ‘’Sisyphe malheureux’’ qui verrait l’ascension de son rocher constamment freinée, gâche une part importante de temps médical et paramédical. Parce que ces patients entassés dans des structures inadaptées, les couloirs, peuvent s’aggraver, renvoyant aux soignants un sentiment aigu de mal faire leur travail, quand ils ne sont pas cloués au pilori pour ‘’défaut d’organisation’’».

Ajoutons,pour ajouter au scandale, que ces « lits brancards » fournissent une manne financière non négligeable pour les établissements de santé. Les causes de ces invraisemblables abcès sont multiples et parfaitement identifiées précise le Pr Riou : restriction budgétaire de l’hôpital public, concurrence entre établissements, tarification à l’activité (T2A), virage ambulatoire décidé de manière technocratique et imposé aveuglément par l’outil budgétaire, vieillissement et précarisation de la population, proportion croissante de patients souffrant de maladies chroniques invalidantes, etc.

« Il s’agit du plus grand dysfonctionnement dont souffrent les urgences hospitalières et toutes les mesures de la loi ‘’Ma santé 2020’’ soumise au vote auront un effet homéopathique si ce phénomène délétère n’est pas pris à bras-le-corps et de manière urgente, pour libérer, au moins un peu, le carcan qui asphyxie nos urgences hospitalières. »

Brancards, carcans, homéopathie…. On ajoutera la perte de sens qui mine l’hôpital public dans son ensemble. Nous faudra-t-il imaginer que Sisyphe y est malheureux ?

A demain @jynau

1 Samu et Urgences de France. No Bed Challenge.
2 «Association entre mortalité et attente aux urgences chez les adultes à hospitaliser pour étiologies médicales», de E. Thibon et al. in Annales françaises de médecine d’urgence, 2019.

3 réflexions sur “L’invraisemblable scandale des urgences: celui des malades laissés sur des lits-brancards

  1. < Brancards, carcans, homéopathie…. On ajoutera la perte de sens qui mine l’hôpital public dans son ensemble.

    Bonjour Mr le Dr NAU,
    Et dire que les praticiens homéopathes, ont eux aussi, … à gérer des urgences … et des déserts quotidiens … oui … et pour le Lévothyrox en embrouilly-amis … vers qui se tournent les patients démunis, lorsqu'un RDV chez un endocrino vaut, à 6-8 mois près … pour le moins ¡! … Quand il y en a …

    Mercis grandement, pour votre publication récente sur le sujet.

    Au moins, l'on saura que les charlatanneries mènent en vert, à contre tout … en temps ¡!!
    Et … De nos jours sé-rieu-reux, quel Sysphe se ferait siffler ???

  2. La morbidité et mortalité accrue des malades-brancard , déshonneur ultime, n’est que l’argument médical ou épidémiologique couronnant l’infâme mépris des dirigeants administratifs, hospitaliers, politiques, parfois hélas mais en moindre mesure, des médecins, et cadres soignants pour, essentiellement , de très vieux patients qui jamais ni eux ni leurs proches n’iront manifester dans les rues encore moins extraire un pavé.

    Pas de risque social donc , c’est super.

    Pour que cela aie pu être évité il eut fallu au minimum pour commencer, et depuis des décennies, que les « puissants » du pays, les directeurs, et autres, détenteurs de précieux carnets d’adresse , n’aient pas été historiquement dispensés du passage (démocratique ?) par les urgences grâce à leur réseaux et carnets d’adresse.

    Qu’ils touchassent de leur chair et de leur sueur, de leur mal de dos, la réalité. Le dur brancard. Et l’attente, l’attente d’être examiné par un médecin, l’attente de la radio, de l’échographie ou duc scanner délivrés au compte goutte, des résultats du laboratoire avant l’ascension de l’Anapurna: la quète du Graal, le lit d’hospitalisation.

    Au lieu de voir directement le professeur Truquemuche dans son bureau , d’être glissé devant un autre patient qui peut bien attendre encore au scanner ou luxe suprême , à l’IRM. Comme dit un dicton, il y a toujours un lit de libre pour la femme du directeur. En plus c’est sexiste …

    La première question des services « des étages » à de rares expressions près « quel âge a-t’il ?  » est révélatrice de leur appétence pour « les vieux des urgences ».

    Que dire de ceux (Ministère de la Santé et des affaires sociales, Bercy , Matignon, Elysée ? ) qui ont décidé il y a plusieurs gouvernements, d’une « rémunération » indigne de ces services de médecine et chirurgie, qui pénalise ceux qui acceptent ces patients souvent « ventouse », qu’ils ne pourront pas pour beaucoup remettre à leur domicile, pour lesquels ils devront attendre une trop rare place en maison de retraite, ou service de long ou moyen séjour ?
    Mieux vaut ne pas le dire.

    Bref la situation est à vomir, depuis longtemps, et il est bien que le doyen Riou élève la voix.

    Rassurez-vous, vilains, cela n’aura pas plus d’effet que de pisser dans un violon.

    Car comme disait le collaborateur Fillon nous sommes dans un pays en faillite et pas que morale.

    Consolez-vous , la France n’est pas le seul pays. En haut à gauche, en bas à droite et à gauche, aussi plus loin aussi .

    Bon ça ne console pas.

    Alors soyez prudent , mangez bien, buvez juste, ne fumez pas, bougez, pour limiter votre risque de rejoindre la cour des miracles de Brocéliande en brancard avant la quète du lit-Graal.

  3. « que c’est le dernier endroit où le patient perçoit encore une lumière «accueillante» 24 heures sur 24 »
    Mais pour les urgences dentaires, c’est cuit
    Perso je me forme à gérer mes urgences de base. A savoir où je pourrais trouver des médecins. Parce que je sais qu’il ne faut plus compter sur l’Etat.

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