Noël : les journalistes vont-ils accepter le cadeau déontologique empoisonné de l’exécutif ?

Bonjour

Après les médecins, les journalistes ? Où l’on parle de la déontologie et de son corollaire, la confraternité. Lundi 2 décembre 2019, nouveauté : première assemblée générale annoncée, celle du « conseil de déontologie journalistique et de médiation ».  Une forme de tribunal destiné à la presse. Une instance « d’autorégulation, indépendante de l’Etat ». « C’est un instrument de dialogue et de confiance du public dans les médias », croit pouvoir annoncer indique son instigateur l’universitaire Patrick Eveno, président de l’Observatoire de la déontologie de l’information (ODI), une large association de veille du respect de la déontologie dans les médias 1.

Déontologie: ensemble des règles et des devoirs qui régissent une profession, la conduite de ceux qui l’exercent, les rapports entre eux, leurs clients et le public.

La première alerte datait de juin dernier. Le secrétaire d’Etat français au numérique, Cédric O, invitait alors les journalistes à s’organiser pour lutter contre la désinformation (sic) – faute de quoi c’est l’Etat saurait s’en charger. Cedric O , 36 ans, l’un de ses plus fidèles conseillers d’Emmannuel Macron dont on connaît les rapports ambigus qu’il entretient avec les journalistes. En juin il détaillait sa « vision » dans une interview accordée à l’agence de presse Reuters :

 « Je considère qu’il doit y avoir un Conseil de l’Ordre des journalistes, des journalistes entre eux, qui prennent des décisions et qui disent à l’Etat : Vous devez retirer l’agrément de tel ou tel canard, mettre des avertissements.” »

Déjà un rapport commandé par le gouvernement prônait la création d’un Conseil de déontologie. Il proposait que, face à un contenu journalistique qu’il tiendrait pour critiquable, un citoyen ait un autre recours que la saisine du juge ou de l’éditeur. Ce document proposait aussi qu’en cas de manquement éthique ou déontologique, le même Conseil puisse émettre « des avis qui pourraient être rendus publics ». En clair un embryon de contre-pouvoir voulu par l’exécutif contre le quatrième pouvoir. Rien de comparable, en somme, avec le corps médical, son serment, sa fonction, son institution ordinale.

A l’extérieur de la loi, un code d’appréciation morale 

Six mois plus tard, et après la pitoyable affaire « Xavier Dupont de Ligonnès », le projet a étrangement prospéré. Au point d’avoir le soutien de la CFDT-Journalistes, du Syndicat national des journalistes et de plusieurs collectifs de journalistes comme « Informer n’est pas un délit » ou « Profession pigiste ».  Au point, aussi, de déclencher de salutaires oppositions au cœur de la profession. « Nous ne sommes pas contre un conseil de la presse, mais les conditions ne sont pas remplies. Rendre des comptes à nos lecteurs, nous le faisons déjà quotidiennement », explique Ellen Salvi, membre de la Société des journalistes (SDJ) de Mediapart. Dix-neuf SDJ de grands médias, parmi lesquels Le Figaro, l’AFP, L’Obs, Le Point, LCI ou France Inter, ont signé la lettre ouverte du site d’investigation : « Ce sont les lecteurs qui jugent les journalistes, pas les journalistes qui se jugent entre eux ».

« Pour le moment, la Société des rédacteurs du Monde n’a pas pris position, précise Le Monde dont le directeur, Jérôme Fenoglio, rappelle qu’il dispose déjà d’un comité d’éthique « qui fonctionne, qui est actif et qui traite de nos problèmes ». De nombreux patrons de presse, comme ceux du Figaro, du Parisien, des Echos ou du Monde, sont également hostiles à ce conseil, dont il faudra, en outre, financer le fonctionnement. 

« C’est une fausse bonne idée. Ce type d’instance crée à l’extérieur de la loi un code d’appréciation morale », estime Marc Feuillée, directeur général du Figaro. La « morale », non pas l’individuelle mais celle du pouvoir qui délègue la surveillance en marge de la loi – un mouvement qui nous rapproche de la novlangue d’Orwell.

A demain @jynau

1 On ne résiste pas, ici, à citer le billet politique du jour de notre confrère Frédéric Says sur France Culture :

« Vous êtes peut-être passés à côté de cette nouvelle (c’est vrai qu’elle elle est lointaine et semble anecdotique) : Charles Michel, le nouveau président du Conseil européen, vient de nommer un porte-parole du nom de Jurek Kuczkiewicz. Or il s’avère que celui-ci était jusqu’à présent… journaliste.  Et pas à n’importe quel poste, une fonction éminente : chef du service international du journal Le Soir, qui est l’un des grands quotidiens de référence en Belgique. 

Bien entendu, Charles Michel nomme qui il veut et chacun est libre de suivre la carrière qui lui plaît. Mais ces transferts entre deux fonctions qu’a priori tout oppose – journaliste et communicant – sont de plus en plus fréquents. 

Autre exemple, lui aussi passé quasi-inaperçu, cette fois en France. Un ancien présentateur de BFM TV est devenu conseiller communication en contrat avec le Rassemblement national. Pascal Humeau est depuis quelques mois le coach, entre autres, de Jordan Bardella, le chef de file du RN aux européennes. 

Certes, le phénomène n’est pas entièrement nouveau. Souvenez-vous de Claude Sérillon, ancien présentateur du 20h à la télévision publique reconverti en stratège de François Hollande. 

Plus récemment, Bruno Roger-Petit a troqué le maillot d’éditorialiste au magazine Challenges contre celui de conseiller d’Emmanuel Macron à l’Elysée. 

Mais ce qui est intéressants, c’est que ces transferts ne font presque plus de bruit, ne « défraient plus la chronique », selon l’expression consacrée.   Pourquoi cette banalisation ? 

Sans doute parce que le métier de journaliste se précarise, il offre moins de débouchés, sur fond de crise de la presse alimentée par la baisse des ventes et la diminution de la publicité (captée par les GAFA). Dès lors, ces opportunités font sans doute réfléchir à deux fois ceux que la carte de presse démange moins que la carte bleue.  Par ailleurs, la « muraille de Chine » entre les deux métiers (porte-parole et journaliste) s’est affaissée. 

Regardez les plateaux télé : il n’est pas rare que les éditorialistes revendiquent une affiliation politique : sur LCI, Gérard Miller vote pour les Insoumis, Françoise Degois penche pour le Parti socialiste, etc. Autre exemple en sens inverse : Laurence Saillet, qui était porte-parole du parti Les Républicains, est maintenant chroniqueuse sur l’actualité chez Cyril Hanouna. Bref, la confusion facilite la fusion. 

Si ces transfert font moins de bruit, c’est peut-être aussi pour une raison plus triste. Ils ne choquent plus parce qu’ils ne surprennent personne, en cette période de défiance accrue envers les institutions. « Les journalistes et les politiques sont cul et chemises, copains, comparses voire complices », entend-on à longueur de sondages. 

Pour une partie du public, ces mariages contre-nature font voler en éclat, non pas la déontologie, mais l’hypocrisie du milieu. « Au moins la corruption s’affiche au grand jour », si l’on résume cette pensée.  Pourtant, ce jeu de va-et-vient entre la com’ et la presse est dévastateur… 

Il laisse entendre au public que les deux professions sont interchangeables. Il instille le soupçon que les journalistes d’aujourd’hui sont les porte-parole de demain ; dans ce cas, quelle crédibilité leur accorder ? 

Pire encore : cette mauvaise habitude répand l’idée que le journalisme serait un sas pour nouer des contacts avec les politiques, en attendant de se faire grassement rémunérer par eux.  Bien sûr, ces quelques exemples représentent une goutte d’eau par rapport aux 35 000 détenteurs d’une carte de presse en activité en France, mais le symbole est là. 

Par ailleurs, les reporters défroqués compliquent la tâche de leur ex-collègues. Comme le note Jean Quatremer, le correspondant à Bruxelles du journal Libération, il va devenir de plus en plus difficile de trouver des sources. Car comment ces dernières vont-elles désormais oser se confier, parler sous couvert d’anonymat… à un (potentiel) futur communicant ? 

Autrement dit, « un lanceur d’alerte osera-t-il encore parler à un journaliste qu’il risque de retrouver un jour au service de l’institution qu’il a dénoncée ? » s’interroge Jean Quatremer. 

Dans tous les cas, ne serait-il pas sage d’imposer une période de carence, d’inactivité, entre l’exercice du journalisme et de la communication politique ? Une interdiction de travailler pendant plusieurs années, comme c’est le cas pour les hauts fonctionnaires qui partent dans des entreprises privées, pour prévenir les conflits d’intérêt ? 

Et bien sûr, les départs de la presse vers la com’ politique doivent être des allers sans retours. Sauf à ce que les intéressés nous convainquent qu’il s’agit du même métier. Ce qui serait, dans leur bouche, un dramatique et tardif aveu. » 

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