Sans précédent: quand quinze journaux enquêtent sur l’argent, Big Pharma et les hôpitaux

Bonjour

11 janvier 2019. « CHU de Tours et laboratoires pharmaceutiques : des liaisons dangereuses » titre La Nouvelle République du Centre-Ouest (Mariella Esvant). C’est sans précédent. Qu’apprend-on ? Extraits :

« En 2018, l’industrie pharmaceutique a déclaré 3,8 millions d’euros de liens d’intérêts avec le CHRU de Tours. Dont la moitié directement auprès des médecins. C’est la somme totale qu’a reçue le CHU de Tours de la part de l’industrie pharmaceutique en 2018, selon les données de la base officielle « Transparence Santé ». De la « petite monnaie », au regard des près de 670 millions d’euros de budget de l’établissement. Mais ce gros chèque appelle quand même des explications, car ce sont de puissants lobbyistes qui en sont les signataires.

« Le CHU de Tours n’est ni plus mauvais, ni meilleur élève que les trente-deux  autres CHU de France, quand il s’agit d’évoquer ces liens d’intérêts déclarés par les entreprises au profit des établissements de santé. Les sommes reçues s’inscrivent peu ou prou en rapport avec la taille de l’établissement et l’activité qui y est déployée. » 

Plus précisément 1.990.687 € distribués aux professionnels de santé Les professionnels de santé, et les médecins en particulier, pour leur rôle de prescripteurs, sont les plus courtisés par l’industrie pharmaceutique. Ainsi, les médecins, infirmiers et sages-femmes ont reçu une somme cumulée de 1.990.687 €, dont 90 % sont fléchés vers les seuls médecins. 

« Parmi les praticiens hospitaliers, certains se prêtent plus à ce jeu de lobbying que d’autres : un tiers d’entre eux n’avaient déclaré aucun lien d’intérêt en 2018, trois ont reçu plus de 50.000 € , soit l’équivalent d’un an de salaire moyen d’un praticien hospitalier. Entre ces deux extrêmes, les « liens d’intérêts déclarés » vont du simple café pris entre deux trains à 2 €, au « contrat d’expert » à 35.510  €. Le total le plus élevé pour un médecin du CHU de Tours en 2018 s’élevait à 75.656 € . »

« Infuser les bonnes pratiques à l’hôpital et à la faculté »

On pourrait en rester là. Tel n’est heureusement pas le cas. « CHU de Tours : contre l’influence des labos, de l’éthique plutôt que des contrôles » poursuit le quotidien régional (Mariella Esvant). « ‘’Désormais les choses sont connues’’, fait valoir le Pr Dominique Perrotin, ancien doyen de la faculté de médecine de Tours et chef du service de réanimation du CHU, actuel président de la commission d’éthique. (…) Au CHU et à la faculté de Tours, on promeut désormais les bonnes pratiques, à défaut de contrôles. ‘’Nous étions les premiers à signer une charte d’éthique et de déontologie’’, peut s’honorer le doyen de la faculté de médecine de Tours, le Pr Patrice Diot. On est en 2017, la conférence des doyens a donné le « la ». A Tours, l’effort sera poursuivi par la création d’une commission mixte destinée à infuser les bonnes pratiques aussi bien à la faculté qu’à l’hôpital (…)

 « A une époque, il était courant de proposer des voyages à l’autre bout du monde dans des hôtels 5 étoiles avec femme et enfants », se remémore Dominique Perrotin. Ces séjours à l’autre bout du monde sont aujourd’hui beaucoup plus encadrés, et studieux. »

Restent les rémunérations parfois très conséquentes attribuées contre expertise, études ou intervention. Les médecins hospitaliers, dont les prescriptions sont généralement reprises par les médecins de ville, et plus encore les leaders d’opinion qui mènent les études cliniques et en diffusent les résultats dans les congrès, sont dans ces cas-là les cibles privilégiées du lobbying industriel.

« Les professeurs des universités-praticiens hospitaliers ne doivent logiquement pas dépasser 20 jours d’activité cumulative, indique Dominique Perrotin, avec une rémunération maximale de 1.500 € par jour. En guise de contrôle, une simple déclaration administrative de l’absence et de son objet, apprennent les lecteurs du quotidien. Déontologiquement, ‘’il ne faut pas que cela retentisse sur le temps de travail à l’hôpital’’, estime le président de la commission d’éthique, qui s’interroge aussi ‘’quand la rémunération annuelle dépasse 50 % du salaire’’. Au CHRU de Tours, ils sont une quinzaine à dépasser allègrement ces ‘’ bornes ‘’. Les trois principaux bénéficiaires n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview. »

Quinze titre à travers la France

Plus largement, explique l’Agence France Presse, quinze titres à travers la France ont participé à cette enquête, dont La Montagne, les Dernières Nouvelles d’Alsace, ou le tout puissant Ouest-France. C’est ainsi que l’on parvient à la somme de  170 millions d’euros reçus par les CHU de la part de Big Pharma en 2018. Les résultats de l’enquête d’un collectif de journalistes régionaux qui relance le débat sur les liens controversés entre médecins et laboratoires.

On sait que la base de données « Transparence Santé » a été créée en 2014 après l’affaire-scandale du Mediator/Servier. Une trentaine de journalistes du collectif Data + Local ont recoupé les données de cette base, souvent critiquée pour sa complexité, avec celles de deux autres bases, celle de l’Annuaire Santé (qui recense les professionnels de santé enregistrés dans les répertoires nationaux) et celle d’Euros for Docs, qui simplifie l’accès et le décryptage des données de Transparence Santé.

« Plus de 1,36 milliard d’euros de dons, rémunérations ou avantages ont été versés en 2018 à l’ensemble des professionnels de santé français, dans le public comme le privé, recensés dans la base Transparence Santé, mise en place dans la foulée du scandale du Mediator, qui rend obligatoire les déclarations de tout don de plus de 10 euros, souligne le collectif Data + Local, repris par l’AFP.  Mais l’enquête des journalistes de ce collectif se concentre plus particulièrement sur les 30 000 praticiens répartis dans les 32 CHU du territoire : plus de 92 millions ont été versés aux professionnels de santé exerçant dans ces établissements, auxquels s’ajoutent quelque 78 millions d’euros versés au titre notamment de conventions passées entre les CHU et les laboratoires. »

Pour sa part Le Parisien s’est intéressé à l’AP-HP qui  a reçu sur cette période 36,5 millions d’euros, dont 26,5 millions d’euros pour les médecins. Officiellement « des progrès importants ont été accomplis ces dernières années pour la prévention des conflits d’intérêts ». Son directeur général, Martin Hirsch, cite ainsi plusieurs mesures dans un courriel à l’AFP, dont la mise en place de partenariats institutionnels avec des laboratoires « évitant des rétributions directes de l’industrie vers des praticiens »« une gestion beaucoup plus active des cumuls d’activité » pour les praticiens, ou encore l’interdiction « des visites individuelles promotionnelles de l’industrie pharmaceutique et des industriels des dispositifs médicaux ».

« Plier l’échine de crainte »

Big Pharma ? Le géant français Sanofi fait valoir que ces sommes correspondent essentiellement à une coopération pour la recherche :  « Les relations de travail entre les CHU et les entreprises du médicament sont indispensables pour mettre au point de nouveaux médicaments et les tester dans des essais cliniques ». Et le géant suisse Novartis se défend de faire tout cadeau, « ni grand ni petit » – tout en étant le premier contributeur en termes d’essais cliniques en France. « Il est impossible pour une entreprise telle que Novartis de développer des médicaments performants et de répondre aux conditions draconiennes de sécurité pour les patients sans nouer des relations de travail étroites avec les professionnels de santé exerçant dans les CHU ».

L’affaire est complexe. « Quand je propose à un patient de participer à un essai clinique, je lui précise toujours que je ne touche rien : c’est la vérité, et c’est important de le dire » explique à La Nouvelle République  le Pr Emmanuel Gyan, chef du service hématologie et thérapie cellulaire du CHU de Tours. Certains laboratoires proposent des études qui comparent leur médicament à un autre parmi les moins efficaces, ou qui présentent des risques injustifiés : quand l’essai n’est pas éthique, je le fais remonter bruyamment… On peut aussi plier l’échine de crainte de ne pas avoir le contrat. Chacun avec son éthique, sa conscience ».

Ce spécialiste rappelle que la mise sur le marché des nouveaux médicaments et la fixation de leur prix avant remboursement « sont négociés directement entre les industriels et les autorités de tutelle ». C’est là un autre dossier sur lequel il reste à enquêter. Un dossier enfermé à double clef.

A demain @jynau

Une réflexion sur “Sans précédent: quand quinze journaux enquêtent sur l’argent, Big Pharma et les hôpitaux

  1. Et si l’argent était directement versé aux CHU et non aux praticiens ?
    A l’heure où les hôpitaux publics, gérés comme des entreprises, sont en grave déficit
    Ces millions leur feraient un bien fou !

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