Coronavirus et «crash test» hospitalier public: l’exécutif craint-il un mouvement de panique?

Bonjour

13/03/2020. « Coronavirus le monde s’enferme » titre Le Monde. Qui ajoute concernant le stade 3 « Craignant un mouvement de panique lors de l’activation de cette nouvelle étape, qui paraît inéluctable, l’exécutif tente de minimiser sa portée » (Chloé HecketsweilerFrançois Béguin et Cédric Pietralunga). Où l’on surprend le vieux quotidien vespéral, comme tous ses confrères (et sans parler des « médias sociaux ») céder aux risques des prophéties auto-réalisatrices.

Le Monde observe que le monde s’enferme. C’est exact et c’était sans doute inévitable. En dépit de toutes ses déclarations, explications, exhortations la seule institution onusienne en charge de la santé planétaire a, une nouvelle fois, été incapable de se faire entendre. Trois mois après une épidémie émergent que Pékin n’a pas voulu reconnaître l’OMS déclare que nous sommes confrontés à une « pandémie » et dit ses inquiétudes à la face du monde. C’est un peu court et cela méritera de revenir sur l’impuissance chronique de cette machinerie tournant pour une large part dans le vide.

Le Monde explique que le pouvoir exécutif français « craint un mouvement de panique ». En est-il bien certain ? Prévalence montante de l’anxiété collective, certes. Interrogations multiples sur les conséquences présentes et à venir des décisions de confinement prises ces derniers jours, à coup sûr. Mais « panique » dès lors que le président d la République annoncera, solennellement le « passage au stade 3 » ?  Pourquoi ?

Atermoiements initiaux

Si l’on peut regretter des atermoiements initiaux et des failles dans la pédagogie, beaucoup a déjà été fait par l’exécutif pour prévenir ce type de phénomène.  « Je pense qu’il ne faut pas considérer qu’il va y avoir à un moment donné dans notre pays une grande bascule où tout va changer. Il faut qu’on reste extrêmement adaptable et à chaque moment, selon la différenciation des territoires », avait notamment expliqué le président de la République, mardi 10 mars, lors d’une visite au centre d’appels (15) du SAMU de l’hôpital Necker-Enfants malades à Paris.

La stratégie adoptée depuis le début de la crise, celle des « petits pas », n’est pas sans vertus politiques et pratiques. « Notre stratégie, c’est de gagner du temps, pour augmenter de 40 % le nombre de places en réanimation et pouvoir absorber le pic de l’épidémie. Nous sommes dans une bataille capacitaire », explique-t-on au Palais de l’Elysée. Pour autant on s’aventure dangereusement quand on y  réfute toute comparaison avec l’Italie, qui prendrait davantage la mesure de la menace que la France. 

« On ne peut pas calquer notre réponse sur celle de nos voisins italiens : leur système hospitalier n’est pas dans le même état que le nôtre, nous n’avons pas la même pyramide des âges… », explique un conseiller élyséen au Monde. Nous devons en permanence naviguer entre deux écueils : le trop et le pas assez. Mais notre stratégie est la bonne, nous avons moins de morts que nos voisins, notre hôpital tient le choc. »

Le Monde rapporte donc cette phrase élyséenne « Notre hôpital tient le choc » avant de donner de nombreux exemples tendant à montrer que cela pourrait ne plus être longtemps le cas. Car dans de nombreux hôpitaux publics la tension monte : « la vague épidémique est déjà aux portes des services, avec l’augmentation rapide du nombre de cas depuis le dernier week-end ». Ainsi, pour Djillali Annane, chef du service de réanimation à l’hôpital Raymond-Poincaré (Garches, Hauts-de-Seine) pas de doute : la France doit se préparer à vivre « la même chose que l’Italie, avec huit à dix jours de retard ». « On a tort de dire que notre système de santé est mieux armé que les Italiens », ajoute-t-il.

Le pays n’est certes pas sans ressources. Mardi 10 mars, le Pr Jérôme Salomon, Directeur général de la santé a annoncé que 5 000 lits de réanimation étaient disponibles en France et 7 364 lits dans les unités soins intensifs. Si besoin, des places supplémentaires peuvent être rapidement dégagées en annulant des opérations programmées. Sera-ce suffisant ?

Menaces pour l’hôpital public français

A dire vrai la principale menace est bel et bien hospitalière. Et Emmanuel Macron le sait. « Dans quelques jours, une ou deux semaines maximum » a précisé dans la soirée du 5 mars le Pr Jean-François Delfraissy, à l’issue d’une réunion avec le président Emmanuel Macron à l’Élysée. Spécialiste reconnu de virologie, travaillant au sein du  réseau REACTing et président du Comité national d’éthique (saisi sur ce sujet par le gouvernement) le Pr Delfraissy est aujourd’hui au carrefour de tous les savoirs comme de toutes les interrogations.

Il a précisé à la presse que, sous les ors du Palais de l’Elysée, les invités du président de la République avaient longuement débattu des « enjeux du passage à la phase 3 », en particulier pour déterminer « si le système hospitalier, fatigué depuis plusieurs mois, est prêt à encaisser ce choc que va être un certain nombre de malades graves ».  D’ores et déjà  se posaient « des questions sur la capacité du système à être mis en tension pour une période longue ».Le chef de l’État avait  aussi demandé aux experts « ce qui manque aux équipes de recherche » en financement ou en moyens humains. Et il a souhaité « profiter de cette crise pour rebondir sur certains aspects de l’organisation des soins” ».

Aucun doute pour le président du Comité national d’éthique : le passage à la « phase 3 » imposera des « restrictions plus contraignantes », des formes de coercitions du type de celles aujourd’hui observées (sans grand succès) en Italie. Aucun doute non plus, pour lui : « cette crise est une forme de ‘’crash test” pour le système de santé français »1 

Tous les spécialistes de la réduction des risques savent que le « crash test » est une opération réalisée en laboratoire consistant à tester le comportement des véhicules en cas de choc ou de collision. Le véhicule testé est soit projeté à une vitesse donnée sur un obstacle massif, soit immobilisé et soumis à un choc d’un mobile de masse déterminée de façon à reconstituer les conditions d’un choc et de mesurer les déformations de sa structure et les dommages résultants pour les passagers.

On observera les limites de la métaphore du Pr Delfraissy : le véhicule, ici, c’est pour l’hôpital public français et l’ensemble des soignants libéraux. Quant aux passagers ce ne sont pas des mannequins, mais bien des malades. On attend, sur ce sujet précis, l’allocution télévisée du président de la République. Pour que, « stade 3 » ou pas, nul ne cède à la panique.

A demain @jynau

1 « L’hôpital français est-il apte à faire face à l’épidémie de coronavirus ? » Slate.fr, 3 mars 2020

 

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