Hydroxychloroquine : voici le temps des grandes confusions et du risque de régression

Bonjour

27/03/2020. Jean-Luc Mélenchon ou pas, les déclarations et initiatives du Pr Didier Raoult quant aux vertus supposées de l’hydroxychloroquine contre le Covid-19 soulèvent désormais des questions éthiques majeures auxquelles l’exécutif ne peut répondre. Elles conduisent aux plus extrêmes confusions entre science, médecine et politique – avec un risque croissant de régression. En témoigne le texte que viennent de publier les Académies nationales de médecine et de pharmacie.

Ces deux institutions constatent tout d’abord, au vu des données actuelles de la science, que la démonstration de l’efficacité clinique de l’hydroxychloroquine dans cette indication « n’est pas faite à ce jour ». « Des présomptions existent cependant, en particulier la négativation de la charge virale d’un certain nombre de patients, qui justifient sa prise en considération par la mise en œuvre urgente d’essais cliniques afin de tester ce produit sur des critères cliniques » observent-elles.

Mais, pour sa part, l’Académie nationale de médecine considère que la libération par les pouvoirs publics de l’hydroxychloroquine pour les malades hospitalisés en détresse respiratoire « ne saurait être une réponse adaptée pour des patients dont la charge virale est, à ce stade, le plus souvent inexistante et dont la maladie n’est plus une virose stricto sensu mais une défaillance pulmonaire (syndrome de détresse respiratoire aigu) liée à l’inflammation induite par le Sars-CoV-2 ».

Un espoir. Les deux Académies nationales considèrent que l’essai européen Discovery (dont la méthodologie répond aux critères internationaux de bonne pratique des essais cliniques) permettra de déterminer si l’hydroxychloroquine ou d’autres molécules antivirales ont une efficacité chez les patients Covid-19. Toutefois, au-delà des débats en faveur ou en défaveur de l’hydroxychloroquine à utiliser dans tel ou tel stade de la maladie, les deux Académies s’inquiètent :

 · des nombreux achats d’hydroxychloroquine par des personnes non atteintes, à des fins souvent plus préventives que curatives, alors que toute prescription hors AMM devrait relever de la seule responsabilité du prescripteur à l’hôpital ;

 · de l’utilisation de ce produit à des posologies individuelles sans surveillance médicale stricte, en raison de possibles effets indésirables particulièrement délétères chez les sujets âgés ;

· de l’utilisation possible, sinon probable de ce médicament sans contrôle électrocardiographique initial ni suivi, notamment en raison de la possibilité de cardiomyopathies ou d’induction de troubles du rythme cardiaque ;

 · du danger que représentent les interactions médicamenteuses ignorées des patients entre l’hydroxychloroquine et certains des médicaments qu’ils prennent habituellement, si l’hydroxychloroquine devait être utilisée sur de grands effectifs de sujets, en particulier chez des patients âgés et polymédiqués, même pour une durée brève ;

 · de confusions possibles dans la population entre chloroquine et hydroxychloroquine ;

 · de la vente d’hydroxychloroquine sur Internet, voire de la vente de médicament falsifié sous ce nom, alors que la délivrance de ce médicament doit impérativement respecter les circuits médicaux et pharmaceutiques officiels;

· de la difficulté prévisible de se procurer l’hydroxychloroquine pour les patients présentant une maladie auto-immune ou un rhumatisme inflammatoire alors qu’elle est indispensable à la poursuite de leur traitement habituel.

On ajoutera, à la longue liste de ces justes inquiétudes académiques, les informations publiées ce jour dans Libération (Nathalie Raulin) : « L’essai clinique européen Discovery freiné par le buzz autour de la chloroquine ». Où l’on apprend que « l’espoir qu’a fait naître l’infectiologue Didier Raoult dissuade certains malades de participer aux recherches scientifiques lancées pour trouver un traitement efficace contre le coronavirus ».

Que répondra l’infectiologue ? Que peut faire, aujourd’hui, le pouvoir exécutif ? Que fera-t-il ? Qui, à ce stade, peut encore être raisonnablement entendu ?

A demain @jynau

PS « Le débat sur la chloroquine ne doit pas être « une polémique idéologique » »

Interrogé, ce jour, sur France Inter, le philosophe Frédéric Worms estime qu’il faut « se réjouir, même dans la crise, même pour des raisons vitales, qu’on se retourne vers la science ». Mais il voit aussi dans ce débat passionné, qui a largement débordé hors du cadre médicale pour devenir politique, un risque : « Il ne faudrait pas qu’après le déni de la science de certains, on passe à une conception un peu “magique” de la science. Il faudrait une sorte d’éducation collective en temps réel sur le travail de la vérité : on établit des faits, on trouve des preuves… Tout ça prend du temps, un temps déjà considérablement accéléré par rapport à la mise à l’épreuve d’un antibiotique et d’un nouveau vaccin. »

« Tout le monde est d’accord pour dire que s’il y a des effets positifs immédiats, il faut les utiliser, rappelle-t-il. « Mais pour construire une réponse valable, pour tous les effets secondaires possibles il faut avoir confiance dans la science, dans le débat scientifique : il ne s’agit pas d’une polémique idéologique, il s’agit d’une controverse scientifique. Cette frustration qui est légitime (on voudrait être sauvés) ne doit pas devenir une idéologie. Redécouvrons le travail de la vérité. »

Une réflexion sur “Hydroxychloroquine : voici le temps des grandes confusions et du risque de régression

  1. Le débat vigoureux actuel procède peut-être d’une incompréhension au départ, au moins dans l’esprit de nos académiciens. Ce ne serait pas la première fois.
    Raoult a seulement tenté de démontrer que le traitement négative la charge virale plus vite que… l’absence de traitement: 5-6 jours au lieu de 15-20 dans « un certain nombre » de cas.
    Il y a donc un bénéfice au moins potentiel, et ce bénéfice peut être quantifié par une étude ouverte, sans simple ni double aveugle: une banale « mesure » de la charge virale. Le résultat peut être apporté de façon fiable dès le 6 ou 8 ème jour de l’étude.
    Ce que n’a pas fait Raoult, c’est démontrer que le % de transformation entre signes bénins et graves puis entre signes graves et réanimation, puis entre réanimation et décès… est significativement modifié. Et pour cela, il va falloir des semaines voire des mois d’études multi-centriques pour approcher d’une réponse significative.
    A-t-on le temps de « tout bloquer » pendant des semaines.?
    Il existe en réalité un consensus scientifique plutôt robuste selon lequel il est toujours « utile » de réduire la charge virale chez les patients… pour n’importe quelle maladie.
    Il serait alors simple de confirmer ou infirmer -très vite- le travail de Raoult en mesurant la charge virale à J0 et à J7-8 sur une cinquantaine -pas plus- de cas bénins et… une semaine suffirait pour conclure en Chi2 avec un intervalle de confiance solidement significatif.
    Le politique aurait alors tous les éléments en mains pour décider -oui ou non- de la prescription élargie d’hydroxychloroquine aux « tousseurs et/ou positifs » quoique avec le SEUL espoir documenté de réduction de la charge virale, mais de bonnes raisons de penser que le taux de contaminations baisserait.
    Il faut parfois préférer une 2 chevaux tout de suite qu’une Bentley « un jour » quand on a des courses urgentes à faire. La Bentley aura bien le temps d’arriver…

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