Mais pourquoi diable le gouvernement a-t-il limogé le patron de l’ARS du Grand-Est ?

Bonjour

08/04/2020. On ne dit plus n’importe quoi à la presse. Surtout quand il s’agit de l’avenir de l’hôpital français. La démonstration en est faite avec l’affaire Christophe Lannelongue. Ce directeur de l’Agence Régionale de Santé (ARS) du Grand-Est a été démis aujourd’hui de ses fonctions en Conseil des ministres. Il avait osé évoquer dans la presse le plan de restructuration du CHRU de Nancy, plan qui prévoit des suppressions d’emplois.

L’affaire mérite quelques précisions. Plus précisément, comme nous l’évoquions hier, le 2 avril, lors d’une conférence de presse téléphonique concernant la situation épidémique dans le Grand Est, la patron de l’ARS avait expliqué, avec la foi du charbonnier au service de l’Etat, qu’il n’y avait « pas de raison de remettre en cause » le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers. Un « COPERMO ». Ce dernier prévoit notamment la suppression sur cinq ans de 174 lits (sur 1 577 en 2018) et de 598 postes au CHRU de Nancy (sur environ 9 000). « Nous aurons quelques semaines de retard mais la trajectoire restera la même », avait-il osé.

Ignorait-il, ce haut fonctionnaire, que la France découvre les vertus de ses soignants et celles de son hôpital public. Que la France réinvente chaque soir les rites de la communion laïque et solidaire ? Qu’après l’avoir longtemps oublié elle est sur le point de le sacraliser ?

Ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran, trois jours plus tard, tweetait : « à Nancy comme partout, l’heure est à la mobilisation de tous pour faire face au #COVID19 ». « L’heure viendra de tirer les enseignements de cette crise sans précédent & de refonder notre Hôpital. Tous les plans de réorganisation sont évidemment suspendus à la grande consultation qui suivra ». Puis le ministre, ancien médecin hospitalier récidivait devant les journalistes pour expliquer, en substance, que rien ne serait plus comme c’était prévu et programmé par la majorité à laquelle il appartenait 1.

« D’ici là, il convient de considérer avec humilité les projets, les réorganisations engagées avant cette crise, et d’en suspendre toute la portée, jusqu’à ce que l’inventaire de cette épidémie, tout l’inventaire, ait pu être effectué avec tous les soignants. Car l’hôpital devra s’armer pour répondre avec résilience aux épidémies, tout en poursuivant ses missions fondamentales, notamment vis-à-vis des maladies chroniques ou des pathologies fonctionnelles. »

L’exécutif aurait pu en rester là. Tel ne fut pas le cas et le couperet est tombé qui brise la carrière jusqu’ici exemplaire de Christophe Lannelongue, inspecteur général des affaires sociales, ex-conseiller de l’ancienne ministre de la Santé Marisol Touraine.

Limogé pour l’exemple ?  

« Vous avez le sentiment d’être un fusible ? » vient de lui demander notre confrère Eric Favereau (Libération). « Je ne suis pas en colère, répond le sanctionné. Je ne fais pas de politique, je suis un fonctionnaire loyal. Je ne dis pas que je suis indispensable. On faisait et on fait du très bon travail, avec des équipes et du personnel soignant remarquables. »

Quelques heures avant la sanction officielle le directeur de cabinet du ministre lui avait téléphoné pour le prévenir qu’au Conseil des ministres le gouvernement mettrait fin à mes fonctions. L’homme refuse de reconnaître qu’il aurait été « maladroit ». Il avait simplement répondu en termes de droit à la question d’un journaliste :  «Il n’y a pas de raison de remettre en cause le Copermo pour le CHRU de Nancy. Le dossier devrait être examiné début juin. La trajectoire reste la même.»  « Le lendemain le ministre dit que tout était suspendu, j’ai dit qu’il n’y avait aucune contradiction, ajoute-t-il. J’évoquais juste quels étaient les projets en cours. Après, il m’est reproché de défendre ce projet. »

On lira dans Libération, ses explications sur la nécessité de reconstruire le CHRU de Nancy, les oppositions syndicales et comment la ministre de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn, l’a poussé à poursuivre ce projet. Et comment ce dernier est devenu un enjeu de politique locale.

Le gouvernement a donc limogé le directeur de l’ARS du Grand-Est sans en exposer les motifs. Qui suivra ? Car la vérité est que le Comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers est, jusqu’à nouvel ordre, toujours d’actualité. Et ce y compris durant l’épidémie comme en témoignent des médecins hospitaliers à qui l’administration demande de suspendre leur soins pour participer à des visio-réunions pour préparer la réduction du nombre de lits – suite du travail managérial amorcé avec les cabinets de consulting spécialisés. COPERMO : « Quête de l’efficience dans une démarche globale d’amélioration reposant sur de nombreux leviers de performance ».

A demain @jynau

1 En février dernier nous conseillions à Olivier Véran la lecture du redoutable, « L’Hôpital est une industrie » (Gallimard, Collection Tracts) de son confrère neurochirurgien Stéphane Velut. « Un ouvrage qui se penche sur le foisonnement, rarement exploré, du langage managérial qui a envahi et étouffe l’hôpital public français, écrivions-nous. Où l’on retrouve quelques-unes des perversités de la novlangue imaginée par George Orwell dans son 1984. Une langue que le nouveau ministre ne saurait, sans danger, manier. » Ce conseil de lecture devient plus que jamais d’actualité.

3 réflexions sur “Mais pourquoi diable le gouvernement a-t-il limogé le patron de l’ARS du Grand-Est ?

  1. Bonjour, il aurait été utile et honnête de préciser que le haut fonctionnaire, outre la maladresse de revenir sur son plan de rationalisation à ce moment précis, a surtout été parfaitement sourd à toutes critiques et a eu des mots parfaitement déplacés pour justifier sa première interview. « Errare humanum est, perseverare diabolicum »
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/plan-economies-hopital-nancy-directeur-ars-grand-est-persiste-signe-je-fais-mon-boulot-1811946.html

  2. Au passage, c’est l’occasion de se pencher sur l’approche administrative « managériale » caricaturale du « COPERMO », qui invoque une démarche d’évaluation « socio-économique » des investissements hospitaliers alors qu’il promeut en fait une analyse essentiellement financière (on cherche désespérément dans les documents « méthodologiques » produit par ce COPERMO les éléments d’impact sur la morbidité, la mortalité, la qualité de vie, les transports… qui sont pourtant présentés par le Commissariat Général à l’Investissement comme essentiels pour ce type d’analyse).
    Excellent exemple des problèmes structurels et culturels (ou d’incompétence arrogante) qui ont fortement contribué à la crise du système de santé, et auxquels il semblerait essentiel d’apporter un remède radical au décours de l’état d’urgence sanitaire.

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