Des millions de masques dans les supermarchés : le «dégoût» des professionnels de santé

Bonjour

01/05/2020. « Rien ne sera plus comme avant » ? Vraiment ? On peut déjà en douter avec cette brutale colère sans précédent de l’ensemble des professions de santé contre le gouvernement. Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances vient d’annoncer « l’encadrement des prix des masques de type chirurgical » ; et la mobilisation de la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) « pour garantir la qualité et un prix raisonnable de tous les autres masques de protection ». Résumons :

1 Les masques à usage unique (de type chirurgical) sont fabriqués de façon standardisée (comme le sont les gels hydro-alcooliques) ce qui facilite la fixation de leur prix et leur contrôle. Le prix maximum de vente aux consommateurs des masques à usage unique (de type chirurgical) est fixé à 95 centimes d’euros toutes taxes comprises, l’unité (soit 47,50 euros la boîte de 50 masques). Il s’agit d’un prix plafond que la DGCCRF contrôlera pour s’assurer qu’il ne soit pas dépassé

2 Les masques « grand public » sont des masques textiles à filtration garantie et pour la plupart lavable et réutilisables plusieurs fois. Ils peuvent répondre à des spécifications diverses, notamment en termes de nombre de lavages et donc de réutilisations, à une grande variété de tissus utilisés et à une hétérogénéité de leurs modes et donc de leurs coûts de fabrication (fabrication française ou étrangère, artisanat ou industrie, produit grand public ou création couture). Le Gouvernement s’assurera ici « que le niveau des marges reste contenu dans les différents circuits de distribution » (sic). Objectif : qu’une offre abondante de masques lavables et réutilisables à filtration garantie soient mise à disposition du public à un coût de l’ordre de 20 à 30 centimes d’euros à l’usage, pour des produits visant essentiellement la qualité de filtration.

L’autre information, majeure, sur ce front, est disponible sur le site du Monde : « Les professionnels de santé ‘’entre consternation et dégoût’’ sur la gestion des masques » (François BéguinAudrey TonnelierBéatrice Gurrey et Cécile Prudhomme). Où l’on apprend qu’après avoir fait face, pendant des semaines, à une pénurie d’équipements de protection, pharmaciens et soignants « constatent, avec colère, que la grande distribution commercialisera, dès lundi 4 mai, des centaines de millions de masques ». Et que certains demandent leur réquisition.

Il suffit ici de lire le texte signé par tous les ordres nationaux des professions 1 publié le 30 avril et intitulé « Les masques tombent !» Le voici :

« Notre pays connait une crise sanitaire sans précédent. Un état de guerre suivant les mots du Président de la République. Comme en 1870, il ne devait pas manquer un bouton de guêtre à nos combattants. On a vu ce qu’il en a été. Des soignants désemparés par le manque d’équipement de base et notamment les masques. Nos soignants de la première ligne ont dû faire face à la pénurie. Une mobilisation générale a été organisée pour essayer d’améliorer la situation des personnes les plus exposées.

« Tous les professionnels de santé ont dû faire face à l’inquiétude. La leur, de devoir assurer leur mission, au nom de l’idéal de santé publique qu’ils défendent. Celle qu’ils ressentaient intensément pour leur entourage proche avec cette crainte permanente d’être porteur d’une contamination pour ceux qui leur sont chers. Et celles enfin de leurs patients à qui il a fallu expliquer sans relâche qu’on n’avait pas les moyens de les protéger comme il le faudrait, soit le contraire même de ce qui fonde nos métiers. Courageusement, l’ensemble des professionnels de santé ont soutenu et assumé sans faiblir cette ligne. Oubliant les insultes, les procès en irresponsabilité ou incompétence, les vindictes anonymes ou, peut-être pire encore, celles qui ne le sont pas, ils ont tenu la tranchée.

« Aujourd’hui, la consternation s’allie au dégoût. Toute guerre a ses profiteurs. C’est malheureusement une loi intangible de nos conflits. Comment s’expliquer que nos soignants n’aient pas pu être dotés de masques quand on annonce à grand renfort de communication tapageuse des chiffres sidérants de masques vendus au public par certains circuits de distribution. Où étaient ces masques quand nos médecins, nos infirmiers, nos pharmaciens, nos chirurgiens-dentistes, nos masseurs-kinésithérapeutes, nos pédicures-podologues, nos sages-femmes mais aussi tous nos personnels en prise directe avec la maladie tremblaient et tombaient chaque matin ?

« Comment nos patients, notamment les plus fragiles, à qui l’on expliquait jusqu’à hier qu’ils ne pourraient bénéficier d’une protection adaptée, vont-ils comprendre que ce qui n’existait pas hier tombe à profusion aujourd’hui. 100 millions par ici, 50 millions par là. Qui dit mieux ? C’est la surenchère de l’indécence. Nul n’aurait reproché à des circuits de distribution grand public de distribuer des masques grand public. C’était là un complément essentiel qui serait venu compléter utilement l’arsenal de défense contre le virus. Derrière le masque, se trouve le vrai visage. Nous, nous garderons celui de la dignité. Celui-ci ne se retrouvera dans aucun rayonnage. L’heure viendra, nous l’espérons, de rendre des comptes. En attendant, nous allons poursuivre notre mission de professionnels de santé, car c’est notre engagement. Avec néanmoins l’amertume de se dire que la responsabilité n’est pas la mieux partagée de toutes les vertus. »

« Intolérable et révoltant »

Depuis trois jours les annonces publicitaires de la grande distribution se succèdent (Carrefour, Leclerc, Intermarché, Système U, Lidl…) pour indiquer le nombre de millions de masques bientôt mis en vente. Carrefour en annonce, avec gourmandise, 225 millions – en plus des 70 millions réservés pour les salariés du groupe. Et la direction de l’entreprise précise qu’« il n’y a pas de stockage, les masques arrivent au fur et à mesure. Dès le 4 mai, on pourra en vendre 10 millions, à prix coûtant, pas en rayon, mais en caisse ».

Chez Leclerc, 170 millions de masques ont été « sécurisés » dans un premier temps mais bien davantage à terme. « Il est à noter que ce sont les PDG des groupes qui se sont déplacés dans les médias pour annoncer les quantités à vendre, les prix, le conditionnement, faisant clairement de ces masques si désirés un produit d’appel grand public pour leurs super ou hypermarchés » observe Le Monde.

Les professionnels de santé prennent soin de préciser qu’ils visent ici les masques chirurgicaux, dits FFP1, voire FFP2, les plus protecteurs, jusqu’ici réquisitionnés par l’Etat. « Que ces stocks de masques aient été constitués depuis plusieurs semaines ou quelques jours, ils sont la manifestation qu’on ne cherche pas ou plus à équiper prioritairement les professionnels de santé, s’insurge l’Ordre des infirmiers, par la voix de son président, Patrick Chamboredon. C’est intolérable et révoltant, alors que les équipements de protection nous font encore défaut. » Le même sentiment domine chez les médecins. « Nous sommes très en colère d’apprendre que des dizaines de millions de masques vont être vendus alors qu’on a dû gérer une pénurie profonde », réagit Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil national de l’ordre. La distribution de masques reste très parcimonieuse – 12 chirurgicaux et 6 FFP2 par semaine pour les médecins. 

La réquisition a été instamment demandée, le 30 avril, par le président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), Philippe Besset, au ministre de la santé, Olivier Véran, dans une lettre ouverte. Après réquisition, ces masques devraient « être remis prioritairement aux populations en ayant le plus besoin », insiste le pharmacien : non seulement aux personnels de santé, mais aux Français les plus fragiles, comme les personnes âgées ou les dix millions de malades en affection longue durée (ALD). « Les grandes enseignes déstockent des masques à prix coûtant en envoyant des cartes de fidélité à leurs clients, comme on aurait une promo sur l’essence ou le Nutella. Mais comment les autorités peuvent-elles tenir un discours aussi contradictoire ? », s’insurge Gilles Bonnefond, président de l’Union de syndicats de pharmaciens d’officine (USPO).

Les pharmaciens, qui se sont pliés aux injonctions du ministère de la santé en distribuant les masques au compte-gouttes, par lots strictement contingentés selon les professions, se sentent floués. Carine Wolf-Thal, la présidente de l’Ordre des pharmaciens dit éprouver « colère, frustration, indignation et sentiment de trahison ». On attend les réponses de l’exécutif : le président de la République, chef des Armées et qui aime filer la métaphore guerrière, osera-t-il réquisitionner ?

A demain @jynau

1 Signataires : Patrick BOUET, Président du Conseil National de l’Ordre des Médecins Anne-Marie CURAT, Présidente du Conseil National de l’Ordre des Sages-Femmes Patrick CHAMBOREDON, Président du Conseil national de l’Ordre des Infirmiers Serge FOURNIER, Président du Conseil National de l’Ordre des Chirurgiens-Dentistes Pascale MATHIEU, Présidente du Conseil National de l’Ordre des Masseurs-Kinésithérapeutes Eric PROU, Président du Conseil National de l’Ordre des pédicures-podologues Carine WOLF-THAL, Présidente du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens

2 réflexions sur “Des millions de masques dans les supermarchés : le «dégoût» des professionnels de santé

  1. Je ne comprends pas cette indignation. Ces masques qui n’existaient pas hier (et les professionnels ont raison de le regretter) sont disponibles aujourd’hui en grandes quantités. Faut-il s »en plaindre ? Je ne crois pas, et plus facilement on en trouvera, plus il sera facile d’en porter. Faut-il en réserver la vente aux pharmaciens ? Au prix des supermarchés ? Une affaire de gros sous ?

  2. Mais … À ceux qui ne comprennent peut-être pas bien, cette indignation … qu’ils se demandent, alors, … combien de morts exactement soignés-soignants, faute de protection adéquate …

    Aujourd’hui encore, combien de professionnels de terrains, ne se trouvent toujours pas dotés de matériel performant ?

    Pour ceux qui enfin, auraient un regard un tant soit peu européen: à combien le plafonnement des prix en masques, en Italie, en Allemagne … et par ailleurs ???

    Comment appelle t-on un comportement qui tue, avec ou sans l’intention ???

    Si l’on pousserait le raisonnement un tant soit peu plus loin, depuis la T2A, et les lits en trop … à quelques bientôt 50 milliards de déficits, … c’est exit la sécu, ou toute santé publique ???

    L’impréparation côtoie l’irresponsabilité jusque quand exactement , Mme ex de son ministère, et collaborateurs promet/ ou promo-teurs ???

    … Bon, ben sinon:

    Mercis pour la publication, et Muguet joli de ce premier en mais …

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