«Diffuseur de populisme», Didier Raoult, microbiologiste, a-t-il un avenir politique?

Bonjour

27/05/2020. Didier Raoult est désormais, médiatiquement, partout. Sans jamais quitter Marseille. Hier il était en majesté sur LCI où il ne redoutait pas de se ranger chez les élites. Outre la une du Canard enchaîné il était, ce matin, retrouve cité, analysé, décrypté, dans le studio de France Inter qui invitait Marc Lazar, invité du « grand entretien » de Nicolas Demorand et Léa Salamé. Marc Lazar professeur d’histoire et de sociologie à Sciences Po, comme toujours enseignant éclairant.

Toile de fond : la défiance vis-à-vis des politiques des scientifiques, des journalistes « mainstream », des universitaires. Marc Lazar : « La défiance n’est pas simplement politique, elle est généralisée. C’est un défi considérable, qu’il va falloir relever. Il y a cette situation de fossé entre une partie des Français et ce qu’on appelle “les élites”, politiques, culturelles, médiatiques, du monde de la finance… C’est grave dans un pays comme le nôtre. »

Comment Marc Lazar analyse-t-il l’émergence d’une figure comme celle du Pr Didier Raoult qui cloue au pilori confrères, journalistes et politiques ? 

« C’est très intéressant, parce que le professeur Raoult, le 3 février, avait déclaré que ce qui se passait en Chine était localisé, que ce serait marginal en France… Il a changé d’opinion. Il a à son actif quelque chose de très important, qu’il ne faut pas négliger, c’est la politique de tests qu’il a développée. Mais ce qui est frappant, c’est la manière dont il a tiré à boulets rouges sur le pouvoir politique, sur les médias, sur le reste de ses confrères.  Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est cette diffusion du style populiste. Le fait qu’il dise “je suis du côté des gens”, avec cet enracinement marseillais, la rivalité avec la capitale…

« Cette diffusion du populisme n’est plus simplement politique, elle est sociétale, elle se diffuse dans les médias, sur les réseaux sociaux. J’ai été très frappé hier dans son intervention [sur LCI] quand il a dit “j’adore le conflit intellectuel, il n’y a pas de progrès scientifique sans polémique”. C’’est contestable. Il y a deux choses à différencier : les polémiques intellectuelles (elles ont leur vitalité, elles sont importantes, souvent dans l’excès) et la controverse scientifique. C’est autre chose ! Je ne suis pas médecin donc je ne sais pas qui a raison entre l’OMS et lui, par exemple, mais les controverses scientifiques c’est faire une hypothèse, utiliser une méthodologie, faire des expériences, et administrer la preuve. Ça, c’est une controverse scientifique. Lui manifestement privilégie l’esprit polémique. A mon sens, c’est tout à fait emblématique de la période dans laquelle nous sommes actuellement. »

« Nous sommes dans une conjoncture où tout est possible »

Mais Didier Raoult peut-il émerger en trombe dans le champ politique ? Un Beppe Grillo à la française ?  Marc Lazar :

« Je ne sais pas quelles sont ses intentions, mais nous sommes dans une conjoncture où tout est possible. D’ailleurs on en a eu l’expérience, en 2016/2017, avec le surgissement d’Emmanuel Macron ! Il s’est présenté comme un outsider, comme un anti système politique, comme quelqu’un de nouveau… Il avait compris qu’il y avait un écroulement de la confiance dans les partis politiques et que tout était possible ! Oui, nous sommes dans des démocraties où tout est possible et où des outsiders peuvent surgir. Parce que nous sommes dans un moment très profond de mutation de nos démocraties, je crois que l’horizon des possibles est largement ouvert. On a encore deux ans. »

Comment comprendre qu’Emmanuel Macron accorde beaucoup d’attention à ces figures dites « anti-système » (Didier Raoult, Jean-Marie Bigard, Eric Zemmour…) 

« Il cherche à les canaliser, peut-être à les désamorcer. Il fait aussi des clins d’œil vers un certain type de comportement politique, très à droite dans le cas de Zemmour, car il a besoin de consolider cet espace politique, d’occuper tout le terrain. Est-ce la bonne solution ? C’est la grande question. Face à des candidats, à un signe de type populiste, est-ce que ceux qui veulent les combattre doivent aller sur leur terrain au niveau du style, redoubler de populisme pour l’emporter, ou est-ce qu’ils doivent avoir une stratégie totalement opposée ? »

Une certitude : il faudra suivre, analyser, décrypter les discours et le parcours du Pr Didier Raoult.

A demain @jynau

11 réflexions sur “«Diffuseur de populisme», Didier Raoult, microbiologiste, a-t-il un avenir politique?

  1. Plutôt réticent à l’égard des positions de Didier Raoult au début des évènements, je dois avouer une sympathie croissante à l’égard d’un homme et de son engagement au fur et à mesure de son assassinat par les médias bien installés. Le populisme du Pr. Raoult est un populisme que vous lui avez collé à la peau. Sans doute avait-il des dispositions ; mais il est certain que vous lui avez bien savonné la planche. Pas un de vos billets n’est passé sans qu’un biais n’incline à déconsidérer un homme, une équipe et un parti pris thérapeutique . Je n’ai d’ailleurs à propos de son utilisation de la HC aucune opinion ; ce que j’observe par contre c’est qu’elle est rarement discutée per se.

  2. je suis moi aussi surpris par le biais de vos chroniques contre Raoult qui est pourtant à l’évidence bien plus compétent que ceux et celles qui l’incendient. Quant à la crise d’autorité d’Olivier Véran elle est pitoyable, autant qu’une interdiction qui ne sera pas respectée et déconsidère encore un peu plus des institutions déjà bien affaiblies. Raoult (et toute son équipe qu’on semble oublier) ont soigné les patients qui sont venus le voir et apparemment très peu sont décédés. plus que son éventuel parcours politique c’est la manipulation des media et des études dites scientifiques, y compris dans le Lancet dont il convient de se préoccuper.

  3. D’abord @ philippeboucher : j’ai été bagenauder sur votre compte twitter où j’ai pu découvrir une passionnante conférence du Pr Raoult sur la peste ( https://t.co/MDRiFshH8P?amp=1 ). L’intérêt de la vidéo tient autant au sujet de la conférence qu’à la personnalité du conférencier. En outre, on y trouvera des apartés directement en rapport avec l’actualité :
    – 16:59 à propos des polémiques « plus c’est violent, plus c’est important »
    – 18:50 « la science c’est de la guerre »
    Par ailleurs 20:55 : l’historiographie de l’étude médicale de la peste illustre les rapports de pouvoir, d’influence entre les langues…

    Enfin, puisque vous avez des attaches aux États-Unis, philippeboucher, pourriez-vous nous trouver quelques commentaires américains aux dernières péripéties/HC ?

    • @philippeboucher : bien vu votre commentaire au récent billet de J.-Y. Nau sur Zemmour.(mais le lien vers l’open letter retourne une réponse 503)

  4. C’est étonnant comment certains internautes se laissent manipuler par les publications de l’équipe marseillaise :  » très peu de patients sont dcd » . effectivement, le taux de létalité était de 5 pour 1000, ce qui est le taux habituel chez les patients infectés, non traités par l’HCQ : donc la conclusion serait plutôt contraire à l’affirmation énoncée . A partir du moment où une étude cas-témoins ne retrouve aucune efficacité de ce traitement, il serait prudent de la lire avant de raconter n’importe quoi sur cette étude : elle n’a en aucun cas le niveau de preuves d’un essai randomisé, comme le précisent les auteurs , mais elle oblige à s’interroger et à avoir beaucoup de doutes sur son efficacité. La décision de ne plus la prescrire relève du principe de précaution; si une étude semblable avait été publiée avec le Médiator, il n’y aurait pas eu le scandale que l’on a connu . Car il y un élément majeur que révèle cette publication et que la méthodologie des essais contrôlés randomisés NE PERMET PAS d’identifier ( c’est l’une de leurs nombreuses limites ) ce sont les effets indésirables cardiaques dus aux prescriptions de HCQ dans le monde réel, c’est-à-dire chez des patients âgés infectés par le Covid qui augmente le risque de troubles du rythme ventriculaire . En temps normal on considère qu’après un essai positif avec un médicament (essai de phase 3), il faut des études de phase 4 dans la vie réelle afin d’ identifier d’une part des effets indésirables , car il y a dans les essais de phase 3, un manque de puissance statistique pour les identifier et d’autre part l’efficacité du produit considéré auprès de patients dont les caractères sont différents de ceux qui ont participé à l’étude de phase 3 : ils sont plus âgés, sont polymédiqués, ils ont de multiples pathologies etc; car avant chaque essai randomisé, les firmes pharmaceutiques font appel à des entreprises qui pratiquent le run in; c’est-à-dire qu’elles sélectionnent les volontaires les plus susceptibles de répondre au traitement avec le moins d’effets indésirables . Donc ici avec l’étude du Lancet, qui malgré ses limites, est la meilleure façon d’identifier des effets indésirables, on a mis la charrue avant les bœufs; il faut une étude de phase 3 : décider d’interrompre les essais randomisés avec l’HCQ est une grave erreur . En ce qui concerne la sécurité de ces essais, il est classique de lever partiellement le double-aveugle et de l’interrompre en cas d’effets indésirables graves ou de surmortalité dans l’un des groupes; c’est ainsi que l’étude avec un nouvel hypocholestérolémiant avait été interrompu en raison de la surmortalité qu’il provoquait ( Torcétrapib) ; Donc il n’y a aucune raison valable pour interrompre ces essais .

  5. @Dr Siary : Je ne sais si je dois me compter parmi les internautes dont vous déplorez la naïveté qui se font manipuler par les publications de l’équipe marseillaise. Je reconnais toutefois volontiers une certaine ingénuité qui me fais m’étonner du traitement auquel on soumet la personne de Didier Raoult . (Vous avez la générosité d’associer Raoult à son équipe quand d’autres réservent au seul patron leur cruelle attention).
    Parmi les points soulevés dans votre commentaire je me dois – vu mes compétences limitées- seulement d’en discuter un seul qui est la comparaison faite entre l’affaire qui nous occupe et celle du Mediator. ( Hervé Maisonneuve fait aussi le rapprochement, mais plus spécifiquement à propos de la caractéristique des études).
    N’y a-t-il pas une différence capitale entre le contexte de promotion du Mediator et celui qui a justifié le recours – justifié ou non, là n’est pas ici ce que je veux pointer- à la thérapeutique de l’équipe marseillaise ? Non ? Vous ne voyez pas ?
    Je sais bien que les agents commerciaux assurément, diverses autorités médicales sans doute, ont mis en avant l’idée d’épidémie d’obésité, mais tout de même, la situation d’urgence était, est incomparable. Par ailleurs, avant même de faire quelque étude que se soit au sujet du Mediator on aurait pu s’inquiéter de la similarité de la molécule avec une autre dont la toxicité avait malheureusement défrayé la chronique (et vous vous souvenez sans doute qu’on a fait reproche au labo.Servier d’avoir dissimulé cette ressemblance). Concernant l’HC il me semble que tout le monde – mais on se tient peut-être par la barbichette !?- est d’accord pour dire que cette molécule est bien connue, et qu’elle a rendu et continue à rendre bien des services.
    Voila pourquoi le parallèle que vous établissez ne me semble pas correspondre à la réalité. Pour le reste…

    •  » traitement auquel on soumet la personne de Didier Raoult ».

      Ce traitement est la conséquence directe des défaillances scientifiques supposée et du comportement un brin arrogant de ce monsieur.

      Ca me rappele un principe judiciaire venant du droit romain, et donc commun à la France et à l’Italie : « Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude ». Nemo auditur propriam turpitudinem allegans.

      Mais Raoult ne se plaint pas ce sont ses supporteurs qui le font pour lui.

      Dans l’hypothèse je dis bien hypothèse où il se comporterait mal, serait -il anormal qu’il soit brocardé en retour ?

      L’hypothèse est-elle valide ?

  6. @ Umberto Ucelli :
    1/ je ne sais si vous me comptez au nombre des supporteurs du Pr Raoult, mais, pour éviter toute complication, je dois vous dire que ce n’est pas ainsi que je considère ma position dans ces débats.
    2/ Il ne m’a pas échappé que nul ne peut être dit innocent du moindre mal, et à fortiori des plus grands, avant d’avoir rendu son dernier souffle.
    3/ qu’en conséquence, les sociétés ont élaboré des codes de bonne conduite et se sont donné les moyens de les faire observer.
    4/ que la décision d’user de ces moyens, de les moduler est aux mains d’hommes qui…(cf point n°2)

    Quant à l’arrogance du Pr Raoult : figurez-vous que je ne la relève pas dans les quelques vidéos que j’ai vues. Ce qui m’a fait réagir c’est justement le contraste entre les « portraits » faits de lui et le calme et l’assurance avec lesquels il s’exprime dans ses interviews sur Youtube. [CNRTL : « Comportement fait de mépris et d’insolence, le plus souvent affectés. »]

    Je vous accorde que ces interviews-ci sont « faits maison », que l’interviewer se garde bien de le mettre en difficulté : d’autres s’en chargent, plus ou moins de bonne foi, et l’on ferait une curieuse hypothèse de supposer que Raoult ne dût y répondre. Il peut alors à l’occasion trébucher ; et sur ce même blog, je crois m’être étonné d’un de ses propos ( quelquechose comme : « et je suis un grand scientifique ») que j’ai bien voulu comprendre ( j’avais plutôt alors une défiance à l’égard du personnage vu tout le raout fait autour de sa proposition thérapeutique) comme une nécessaire quoique maladroite mise au point sans que cela ne put le dédouaner d’un bel ego – mais à de tels postes de responsabilités ça doit être plutôt commun, non ?-.

    Je ne suis pas médecin, j’ai la chance de ne pas être actuellement dans la situation d’avoir à co-décider (?) avec un homme de l’art des moyens thérapeutiques / Covid19 (pour moi ou mes proches) …

    Pour finir, je relève seulement que, par conviction ou faute de temps à moins que ce ne fut simplement par souci de clarté, vous n’avez pas discuté la validité du parallèle HC/Mediator évoqué juste avant votre commentaire.

  7. Regardant la vidéo de l’interview du Pr Raoult par Pujadas je persiste à dire que , pour une grande part, elle présente un Didier Raoult qui n’est pas arrogant . Pujadas lui offre pourtant de multiples occasions de faire une saillie, un bon mot, aux dépens de personnes, d’institutions que Pujadas lui désigne à demi-mot ou explicitement : que couic, le piège est éventé ( trop grossier peut-être?).

    Par contre, les multiples « vous ne pouvez pas comprendre » , « vous ne savez pas » qui émaillent la fin de l’interview ne sont pas à son avantage. Les opposant y verront une illustration de son arrogance et d’autres plutôt la marque de sa défiance envers des manières journalistiques parfois controuvées dont il a eu à se défendre (Chat échaudé craint l’eau froide).

    https://www.lci.fr/sante/hydroxychloroquine-l-etude-du-lancet-sous-le-feu-des-critiques-de-scientifiques-et-du-professeur-raoult-2155089.html#spark_wn=1

    • Bien que le billet date déjà d’une semaine, il m’importe de revenir moduler l’appréciation formulée ci-dessus. La lecture, ce-jour, d’un article paru dans l’Express (édition du 28 mai au 3 juin) m’inspire des sentiments toujours mitigés, mais nettement moins -comment dire- compréhensifs (?). Reste que, c’est moins le fond (défense de telle molécule, tel traitement plutôt que tel.le autre), que les modes d’argumentations ainsi que les biais qui retiennent mon intérêt dans cette mauvaise querelle. Peut-être reviendrai-je ici ou ailleurs relever dans cet article de l’Express des points à confronter avec l’opinion de J.-Y. Nau. Bonne soirée.

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