L’hydroxychloroquine et le scandale du Lancet : la royale impunité d’un rédacteur en chef

Bonjour

16/06/2020. Il est unique, le sait, en profite. Le Dr Richard Charles Horton, 58 ans, empereur éditorial planétaire car rédacteur en chef du Lancet. Depuis 1995. Un règne d’un quart de siècle Le hasard veut qu’il publie (déjà) un ouvrage dans lequel il donne des leçons quant à la gestion de la pandémie 1 au moment où son prestigieux hebdomadaire est au cœur d’un scandale éditorial. On le retrouve sur les deux fronts dans Libération (Sonia Delesalle-Stolper)  – un entretien avec Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet ;

The Lancet : hebdomadaire médical vieux de bientôt deux siècles, propriété du géant néerlandais Elsevier depuis 1991. Il tire son pouvoir, son prestige et ses substantiels revenus de la « relecture par les pairs » ; un filtre censé garantir la véracité, la qualité et le caractère novateur des textes originaux qui sont publiés. Un filtre en somme, une autorégulation assurée (gratuitement et avec joie) par les membres qualifiés d’une profession donnée. Une méthode qui n’est pas, non plus, sans danger – comme en témoigne la toute récente affaire/scandale de l’hydroxychloroquine.

Le 4 juin dernier, coup de théâtre: la direction de l’hebdomadaire annonçait la rétractation d’une étude publiée le 22 mai dans ses propres colonnes ; étude désormais célèbre qui suggérait que l’hydroxychloroquine, associée ou non à un antibiotique comme l’azithromycine, augmentait la mortalité et les arythmies cardiaques chez les patients hospitalisés pour Covid-19 ; étude qui avait aussitôt été suivie en France d’une abrogation de la dérogation qui permettait l’utilisation de cette molécule contre le nouveau coronavirus SARS-CoV-2, ainsi que la suspension d’essais cliniques destinés à tester son efficacité.

Où l’on mesurait le poids planétaire du Lancet. La médiatisation internationale de cette publication avait conduit l’OMS à suspendre  le recrutement de patients qui auraient reçu de l’hydroxychloroquine dans un le vaste essai clinique international, Solidarity. En France, les seize essais cliniques expérimentant les effets de l’hydroxychloroquine avaient aussi été immédiatement suspendus à la demande de l’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM). Et Olivier Véran ministre des Solidarités et de la Santé avait aussitôt abrogé la dérogation qui permettait de prescrire dans certaines circonstances cette molécule en milieu hospitalier.

Puis la bombe de la « rétractation », événement de taille qui jetait un discrédit majeur sur la revue britannique et, au-delà, sur l’ensemble du système des publications médicales et scientifiques. Dans un communiqué, The Lancet indiquait que le retrait de l’article a été demandé par trois des quatre coauteurs – mais pas par le Dr Sapan Desai, chirurgien et fondateur de la société Surgisphere qui était supposée avoir collecté les données médicales de 96 000 patients « dans 671 hôpitaux sur six continents » – données qui avaient fondé leur analyse.

Les trois autres co-signataires, Mandeep Mehra (Harvard Medical School), MD, Frank Ruschitzka (hôpital universitaire de Zurich) et Amit Patel (Université de l’Utah)« avouaient au monde entier leur coupable légèreté : ils n’avaient pas été en mesure d’effectuer un audit indépendant des données qui sous-tendent leur analyse ; et de reconnaître qu’ils « ne peuvent plus garantir la véracité des sourcede données primaires ». Dans le texte de la rétractation, les trois coauteurs tentent de s’expliquer et présentent leurs excuses à la revue comme à ses lecteurs « pour tout embarras ou désagrément que cela aurait pu causer ».

Nullement responsable, encore moins coupable

Qu’allait bien pouvoir dire à Libération, sur un tel sujet, le rédacteur en chef du Lancet ? Ceci :

« L’évaluation par les pairs est un très mauvais détecteur de fraudes. Elle ne teste pas la véracité d’une étude. Le seul moyen de tester la véracité de ce qui est écrit dans un article serait de recommencer toutes les expériences. L’évaluation par les pairs consiste à tester l’acceptabilité d’un papier. Cet article apparaissait plausible. Les pairs auraient dû vérifier s’il y avait des données fiables, mais avant eux, les auteurs aussi auraient dû étudier les données ! Trois d’entre eux ne l’ont manifestement pas fait. Le quatrième, Sapan Desai, également PDG de Surgisphere, le collecteur de données, a refusé de partager ces données avec une société d’audit indépendante et a disparu des radars. Le papier a été retiré et c’est une bonne chose. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, il faut une enquête complète sur comment l’étude a été conduite. »

On peut le dire autrement : The Lancet n’est aucunement responsable -encore moins coupable. Il est tout simplement victime du système sur lequel il a bâti sa gloire et son pouvoir – système qui autorise les fraudes. On croirait rêver. Ecoutons encore le Dr Horton :  

« Cet épisode représente un échec complet pour la science. C’est une leçon qui se présente à chaque retrait d’un article. Des auteurs accolent leur nom à une étude parce qu’ils veulent être associés à une grande découverte. Mais le revers de la pièce qui vous apporte la notoriété est la responsabilité. Vous ne pouvez pas clamer la responsabilité d’une découverte à moins d’être absolument certain que ce que vous clamez est vrai. Or, dans ce cas précis, ce qui est vrai, c’est que trois des quatre auteurs n’avaient aucune idée de ce sur quoi ils apposaient leur nom et c’est, en soi, extraordinaire. »

Extraordinaire est le mot 

The Lancet accepte, en somme, de publier des données qu’il ne peut vérifier…. Libération lui fait observer qu’au cours des dix dernières années, le nombre de retraits d’articles scientifiques, limité par rapport aux articles maintenus, a augmenté. Y a-t-il plus de cas de fraude ou plus de vérifications sérieuses ? Réponse, « extraordinaire », du rédacteur en chef :

« La réponse honnête est qu’on ne sait pas. J’aurais tendance à dire que les gens sont aujourd’hui plus conscients du risque de fraude dans la science et qu’il y a une pression pour plus de transparence quand il y a des occurrences de fabrication ou de falsification. Il y a vingt ans, face à ce type de situation, on aurait eu tendance à enterrer l’histoire. Ce n’est plus acceptable. »

Comment ne pas l’interroger sur l’autre grand scandale de l’histoire du Lancet, l’affaire Andrew Wakefield qui établissait un lien, prouvé faux depuis, entre la vaccination contre la rougeole et l’autisme. Cette étude, publiée en 1998, a entraîné une forte chute du nombre d’enfants vaccinés, une recrudescence de la rougeole et une viralité accrue des mouvements anti-vaccinaux. Or  The Lancet n’a retiré l’article que douze ans plus tard… Pourquoi ?

« Dans le cas Wakefield, les auteurs ne voulaient pas retirer leur article. Le problème est alors que vous devez disposer de très bonnes preuves de fabrication ou falsification et à ce moment-là, nous ne les avions pas. En soi, l’article décrivait simplement un groupe d’enfants atteints de ce qui semblait être une nouvelle pathologie. La possibilité d’un lien avec le vaccin était évoquée, mais il était clairement écrit, noir sur blanc, que ce lien n’avait pas été prouvé.

« Ce qu’a fait Andrew Wakefield dans les médias, en public, c’est de lancer une campagne contre le vaccin, dire qu’il était dangereux et devait être retiré de la circulation. S’il avait alors dit très clairement qu’il n’y avait absolument aucune preuve d’un lien entre le vaccin et cette pathologie, et que des recherches supplémentaires étaient nécessaires, il est probable qu’il n’y aurait pas eu cette panique. Ce qu’on a appris après, c’est qu’il était partie prenante dans un projet de mise au point d’un vaccin rival, donc il avait un conflit d’intérêts financiers dans cette histoire. Ensuite, nous avons fait partie du processus officiel qui a apporté toutes les preuves sur la fraude. Ça a pris beaucoup de temps (sic). Mais bien sûr que j’aurais aimé retirer l’article plus tôt (re-sic). »

Autrice : Marisol Touraine

Dans son ouvrage (encore non traduit en français) le rédacteur en chef du Lancet a des mots très durs envers Donald Trump et Boris Johnson. Vous accusez le premier de «crimes contre l’humanité» et le second d’avoir «manqué à ses devoirs de serviteur du public ou d’avoir menti» ? Il dénonce dans le même temps « l’arrogance de l’Occident ».  Propos d’un spécialiste :

« Cette arrogance est responsable de dizaines de milliers de morts. Les décès ont été provoqués par un virus, mais ils ont aussi été causés par un orgueil d’exceptionnalisme occidental. C’est même pire que cela parce que, si vous regardez en arrière – je ne sais pas bien en France – mais certainement au Royaume-Uni, nous savions depuis quatre ans que nous n’étions pas prêts en cas de pandémie, et nous n’avons rien fait pour nous préparer. Le 24 janvier, au moment où nous avons publié un premier article sur le Covid-19, on savait. On savait qu’il fallait distribuer en urgence du matériel de protection, qu’il fallait appliquer le principe de tester, retracer et isoler les patients contaminés, on savait qu’il fallait élargir la capacité d’accueil en soins intensifs. Et qu’est-ce qui a été fait en février pour se préparer ? Rien, absolument rien ! »

C’est démontré : les responsables politiques ne lisent pas assez The Lancet. A l’exception de Marisol Touraine qui publia dans ces prestigieuses colonnes. C’était en avril 2014 et la ministre de la Santé de François Hollande annonçait un « nouveau contrat social pour la santé ». Six ans après son papier n’a pas encore été rétracté

.A demain @jynau

1 The Covid-19 Catastrophe. What’s Gone Wrong and How to Stop It Happening Again, par Richard Horton, 120 pp., éditions Polity Press

3 réflexions sur “L’hydroxychloroquine et le scandale du Lancet : la royale impunité d’un rédacteur en chef

  1. Bonjour,

    Impunités …
    Est-ce que ce sont là même , de ces extraordinaires particularités ‘coronamentales’, liées à la pandémie mondialisée ?
    À la grande heure française même, où débutent les travaux commissionnés parlementaires, ainsi que la recevabilité des multiples plaintes citoyennes pour « mise en danger de la vie d’autrui », « homicide involontaire » ou encore de « non-assistance à personne en danger » ???

    « ….Et c’est trop inviter Par son impunité quelque autre à l’imiter » ???
    Cinna II/2, de Corneille , pour bonne mémoire.

    < "Tirer les leçons" … reste juste à savoir en quels sens impériaux …

    https://www.nouvelobs.com/topnews/20200616.AFP7727/tirer-les-lecons-du-coronavirus-la-commission-d-enquete-demarre.html

  2. D’après ce que vous relevez d’un article que je n’ai pas encore lu, Horton est lui même un peu léger. Je trouve qu’il s’exonère un peu facilement. Mais au delà du cas du Lancet, c’est aussi, c’est surtout, la décision de l’OMS ( pour ne parler que d’elle) qui pose problème : j’attends l’enquête journalistique qui exposera -autant faire se peut- le processus de décision ayant abouti à son avis précipité.

    Ah, j’allais oublier : puisque vous évoquez – sans vous encombrer de détail- le cas d’A. Wakefield, il n’est pas inapproprié de rappeler l’incroyable résilience d’un homme confiné au Danemark depuis cette affaire : Poul Thorsen https://oig.hhs.gov/fraud/fugitives/profiles.asp

  3. Un article bien documenté sur l’histoire de la disparition de la presse médicale française entrainant la sanctication par nos élites d’un quarteron de revues en langue anglaise- ou globich- ne serait pas inutile.
    Continuer à trouver cette domination mondialisée nécessaire est-il notre sort en cette époque covidienne destructrice qui vient de commencer ?

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